Identité postmoderne: S’inventer pour mieux se vivre.

Marjolaine Arpin

Si l’identité ne peut être débusquée, saisie, maîtrisée — ni sous sa dimension psychique ni sous sa dimension physiologique —, ne reste plus qu’à la déjouer, à l’inventer! C’est ainsi que, pour certains artistes, le corps devient la matrice même de la création, laquelle se mue en autocréation, en autohybridations, et l’exposition de l’œuvre d’art, en exhibition. Cette dernière survient alors comme un cri de l’être au monde à la face du public (comme le faisaient déjà Echenberg et Hatoum1 ), mais aussi comme la démonstration, aux autres et à soi-même, de la maîtrise sur sa propre vie. Le posthumain à la Orlan arrive donc comme une quête anti-essentialiste, antinaturaliste, anticonformiste, invitant à l’autodétermination, en même temps qu’à l’autoproclamation.

Figure emblématique de l’être posthumain auto-engendré et exhibé, Orlan a d’abord commencé par se rebaptiser pour se faire appeler Sainte Orlan, tout en se présentant comme un être mythologique sous le fait de déguisements. Or, rapidement, le costume lui devient insuffisant. La science lui permettant d’assouvir sa soif de devenir autre, d’outrepasser ce que la naissance et les gènes lui imposent, l’artiste commence à déjouer son corps, mettant la nature en échec et tournant en dérision le caractère inaltérable de l’identité physique. Ainsi, neuf opérations chirurgicales auront raison des traits de son visage. Inspirées de figures mythiques telles que Vénus, Diane et Psyché ou encore de la Mona Lisa, les greffes d’Orlan — la plus célèbre étant certainement ces implants frontaux qui font office de cornes — sont théâtralisées. Les scènes, qui ont lieu dans les salles d’opération, sont par la suite diffusées en galerie, en musée ou publiées sur Internet et projetées sur les écrans démultipliés des cyberspectateurs.

L’obsession du moi a toujours agi sur les pratiques artistiques, et ce même avant les premiers autoportraits2 et les diverses pratiques expressionnistes. Toutefois, avec le posthumain, on ne cherche plus à se sonder, à faire surgir le moi profond par le biais d’un mode de création introspectif ; on ne se cherche plus, on s’invente, puisque de toute façon, l’identité comme absolu apparaît comme un leurre, un mensonge. L’obsession de l’autoreprésentation est passée à celle de l’autofiction, de l’autoaffabulation, de l’automutation, de l’auto-engendrement.

Ainsi, l’artiste posthumain se fantasme, se mue, se mutile, s’hybride. Il s’applique ardemment à fouiller, à expérimenter, à travestir et à reconstituer son être en mal de soi et en mal de l’autre. Inquiet de ne pas se sentir exister — ou d’exister en se fondant dans une masse homogène, uniforme, indistincte —, le « sujet tragique3 », tiraillé entre de multiples investigations du soi et noyé dans une perte de repères identitaires, est obsédé par le désir de se saisir de son moi, de son image, de sa chair, et de les moduler selon ses chimères, qui, en vertu des moyens de la science, n’en sont plus. « S’altérer par défaut d’altérité4 », dit Régine Robin. S’altérer pour exacerber une altérité fuyante, dissoute dans le flot de l’uniformisation qui caractérise nos sociétés post-modernes.

Or, en même temps qu’on choisit son moi, on lui fait violence, on le déconstruit, on l’éclate, on le fragmente, on le torture ; pour prouver aux autres et à soi-même que plus rien du moi n’est figé et inéluctable. À la limite du sacrificiel, du pathologique, voire du suicidaire, la science, la liberté, l’art, deviennent le lieu de modulations illimitées. Après la mort de Dieu nietzschéenne et la mort du parent freudienne, l’art posthumain joue de la mort du moi pour parvenir à sa réappropriation extrême. C’est l’art de la renaissance, de l’autorenaissance.

Celui qui souffre de ne pas se sentir exister est obsédé par une nouvelle naissance dont il sera à la fois l’instigateur, le témoin, le jouisseur et l’exposant. Être sa propre source : le avant, le pendant et le après. Après avoir été œuvré, le corps est exhibé, devenant le cri de son être au monde, l’empreinte de son existence — et de sa toute-puissance — jetée au vu de tous.

Ainsi, les mots de Pessoa, « Je ne suis rien. Je ne serai jamais rien. Je ne peux vouloir être rien. À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde. », vibrent au même rythme que les échos organiques de Rachel Echenberg5 , répondent aux mêmes maux que les images du Corps étranger (1994) de Mona Hatoum, avant de glisser vers les automutations exhibées d’Orlan. L’impasse identitaire de l’homme postmoderne est telle qu’il en vient à se jouer de lui-même, de sa nature et de sa forme, de son occurrence dans le monde face à lui-même et face à l’autre. Difficile de ne pas faire le parallèle avec l’art lui-même qui, de petites révolutions en petites révolutions, a continuellement revêtu de nouvelles formes, déjoué sa propre nature, son propre cadre et repoussé les frontières entre art et non-art. En effet, en matière de questionnements et de brouillage de repères identitaires, l’art ne donne pas sa place. Le posthumain, nous l’avons évoqué, a quelque chose de sacrificiel et de suicidaire. L’art, à force de se refaire sans cesse, de repousser ses frontières et de rejeter toute forme de contraintes, en viendra-t-il à s’effacer lui-même? À force de raccourcis, en viendra-t-il inconsciemment à cibler l’art en soi comme un détour à éviter, s’autoévacuant dans sa pratique même? Car, en effet, de plus en plus de formes artistiques sont littéralement « aux bords de l’art6 » …

1Voir «Saisir l’insaisissable», Ex_situ, no 14 (automne 2008)

2À défaut de pouvoir s’illustrer eux-mêmes, certains artistes antiques et renaissants «s’infiltraient» dans leurs oeuvres en fragments dissimulés. En effet, même à une époque où l’autoreprésentation d’un artiste aurait défié toutes les attentes et les conceptions hiérarchiques des sujets et des genres en peinture et en sculpture, on reconnaît dans certains personnages de Michel-Ange les traits de l’artiste. C’est le cas de Saint-Paul, marbre conçu entre 1501 et 1504, ou encore de Heremias, qui apparaît dans la voûte de la Chapelle Sixtine (1508-1512).

3Joanne Lalonde, «Projections pour une mécréante», L’Indécidable, Montréal, 2008, Les éditions Esse, p.107.

4Régine Robin, op. Cit., Montréal, XYZ, 1997, p.37.

5Voir The Body House (2002).

6Marie Fraser, «Aux bords de l’art», L’indécidable, Montréal, 2008, Les éditions Esse, p.23-35

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