11e mois de la photo à l’UQAM : Pascal Convert

Stéphanie Bonhomme

La galerie de l’UQÀM s’est associée cette année au 11e mois de la photo de Montréal. L’artiste présenté est le Français Pascal Convert. La Madone de Bantalha est sa première exposition en Amérique. Pensionnaire à la Villa Médicis en 1990, Convert surprend toujours par ses œuvres monumentales et finement travaillées dans la cire. Par le biais de ce médium, Pascal Convert rend à l’image son poids réel1.

L’exposition rend compte de l’importance que peut prendre une simple photo documentaire. Durant la guerre civile de 1991, qui a fait près de 200 000 morts en Algérie, le photographe Hocine Zaourar a capté une femme éplorée par la mort de ses proches. Utilisée par différents tabloïdes durant des années, l’image de cette dame est rapidement devenue l’icône de l’injustice et de la souffrance. Au début du parcours de l’exposition, l’artiste expose un collage de couvertures d’articles, de journaux et de revues dans lesquelles la photo fut publiée. Le commentaire derrière cette juxtaposition est de faire voir comment la photo documentaire peut vite changer de sens lorsqu’elle est placée dans un autre contexte.

Afin d’ajouter à la compréhension du travail de l’artiste et le motif de son œuvre, l’exposition comporte aussi deux films documentaires. Le premier film se trouve à l’entrée de la galerie et montre les étapes de création des statues de cire. On y voit des techniciens engagés par l’artiste créer d’après la photographie de Zaourar l’œuvre Piéta du Kosovo. La technique de la cire ainsi que le modelage d’une photo journalistique en modèle vivant sont le contenu principal de cette première projection. Si on transpose une photo dans un autre médium comme la cire, tout son caractère change, sa matérialité n’est plus la même. Par cette transformation, l’artiste semble questionner le sens que prend la photographie dans les journaux.

Une autre salle est occupée par un second documentaire, celui-ci portant plus spécifiquement sur la Madone de Bentalha. Ce film relate certains événements de la décennie noire en Algérie et fait intervenir plusieurs personnages dont l’historien et philosophe Georges Didi-Huberman, le directeur délégué de l’Agence France-Presse, le journaliste Michel Guerrin ainsi que le photographe Hocine Zaourar. Le contenu de ce documentaire alimente l’exposition grâce aux témoignages et aux explications que chacun des intervenants apporte, autant envers l’atmosphère sociopolitique de l’époque que sur la polémique que soulève la publication de la photographie.

La pièce centrale de l’exposition de Convert est la statue de cire qui représente la Madone de Bentalha. La sculpture représente deux dames apposées sur un mur carrelé, l’artiste réussi à doter sa pièce d’un réalisme surprenant. D’une part, les drapés des deux personnages sont soigneusement taillés et semblent flotter dans l’espace. D’autre part, l’artiste a préféré graver le visage et les mains plutôt que de les travailler en relief, ce qui fait en sorte que le déchirement émotionnel et la peine ressentie par la dame, présents dans les photos, s’effacent par rapport au reste.

Au-delà de la création d’une œuvre représentant une femme éplorée par les événements dans le village de Bantalha, l’artiste joue sur l’ambiguïté des religions. En fait, il y a ici une juxtaposition des religions musulmanes et chrétiennes. Premièrement, le titre de sa sculpture la Madone de Bantalha évoque pour les chrétiens une association entre les victimes de Bantalha et le christianisme où la Vierge Marie pleure son fils Jésus sur la croix. Par contre, pour la culture musulmane l’image de la Madone est complètement étrangère. La perte de l’identité générée par la surutilisation de la photographie explique peut-être pourquoi l’artiste à préférer réduire la ressemblance des personnages. C’est le corps en tant que mémoire des événements qui est représenté.

Pascal Convert joue donc avec cette capacité mémorielle. La photo n’est qu’un témoin, elle ne sera jamais ce que le corps a pu ressentir dans une situation donnée. En fait, c’est l’émotion véhiculée par le personnage de la madone qui fut utilisée par tous ces tabloïdes. En rendant cette partie essentielle absente, la composition de l’image devient majeure (drapé, posture, imbrication des corps, etc.). Le travail de l’artiste permet de questionner le contenu informatif présent dans la photo journalistique en plus du caractère expressif; du document, on passe donc à l’œuvre d’art.

Fabien Béziat, Arte.tv, « Pascal Convert-triptyque », http://www.arte.tv/fr/Echappees-culturelles/metropolis/20041009/665812.html

 

Pascal Convert
Madone de Bentalha (d’après la photographie Massacre à Bentalha d’Hocine Zaourar/AFP, Prix World Press Photo de l’année 1997), 2001-2002
Cire polychrome, 220 x 250 x 40 cm
Photo : Frédéric Delpech
© Pascal Convert/SODRAC (2009)
Collection Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean, Mudam Luxembourg
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et du Mudam Luxembourg

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