Cauchemars, sorcières et démons chez Füssli

Élysa Lachapelle

The Nigthmare, peinte en 1781 par Johann Heinrich Füssli, est certainement l’œuvre la plus connue de cet artiste d’origine suisse, associé au romantisme britannique. Nous avons choisi d’en faire l’analyse, car il s’agit d’une œuvre qui caractérise bien l’ensemble de la production artistique de Füssli. D’abord, il y a un mélange de sources littéraires, l’artiste ayant puisé à même Le Paradis Perdu de Milton et le Malleus Maleficarum en ce qui concerne l’iconographie entourant les sorcières. Ce mélange de sources littéraires n’était pas très pratiqué à l’époque et cela a souvent été reproché à Füssli. Malgré le fait qu’il ait été professeur à l’Académie royale de Londres, où il enseignait certaines conventions artistiques, il aimait bien en faire fi et s’abandonner à son imagination. Ensuite, la représentation de la femme chez Füssli n’est pas des plus positives. En effet, il y a une forte dichotomie dans son œuvre entre les personnages masculins, grands et forts, et féminins, beaux et voluptueux. Dans l’analyse qui suit, nous nous appuierons sur les sources littéraires qui ont inspiré The Nightmare de Füssli, soit Le Paradis Perdu de Milton et le Malleus Maleficarum. Nous verrons également que Füssli s’est inspiré d’éléments mythologiques et folkloriques.

Ce qui est représenté dans The Nigthmare est une jeune femme endormie chevauchée par un incube (démon mâle). Un thème récurrent chez Füssli selon Gert Schiff, auteur de Tout l’œuvre peint de Füssli1 est l’assujettissement de l’homme à la cruauté féminine. Ceci expliquerait la façon qu’a Füssli de représenter les femmes en sorcières ou simplement dans des positions lascives, leur donnant un rôle de séductrices et de manipulatrices. Dans The Nightmare, il semblerait que le portrait d’une femme ait été trouvé à l’endos. Il s’agirait de celui d’Anna Landolt, la nièce du bon ami de Füssli, Johann Kaspar Lavater, dont il était amoureux. Toutefois, cette dernière a épousé un autre homme et Füssli en aurait été profondément chagriné. S’il s’agit bien de la nièce de Lavater dans The Nightmare, représentée en sorcière, cela pourrait traduire le sentiment qu’a pu éprouver Füssli, ayant été séduit par une femme qui a joué avec ses sentiments pour ensuite le blesser. Ceci peut être mis en parallèle avec les pouvoirs de séduction et d’ensorcellement accordé aux sorcières, des femmes aux mœurs légères acoquinées avec le diable. Dans la partie gauche de la toile se trouve une tête de cheval aux yeux globuleux et luminescents. Nous considérons qu’il y a un lien à faire avec les figures de l’incube et du cheval dans The Nigthmare et le personnage du « night-hag » qui se retrouve dans The Night-Hag Visiting Lapland Witches et The Nightmare Leaving the Chamber of Two Women, deux œuvres de Füssli s’inspirant du poème épique Le Paradis Perdu de John Milton, paru en 1667.

Citant H.W. Janson qui discute du folklore du « night-hag », personnage qui se retrouve également chez Shakespeare, dans son article sur The Nightmare de Füssli, de 1963, Lawrence Feingold explique : « En Angleterre, un « nightmare », c’est-à-dire le démon de la nuit qui s’assoit sur le torse du dormeur et ainsi cause un sentiment de suffocation caractéristique à la pathologie des cauchemars, était souvent imaginé étant une femelle, une « night-hag » ou sorcière de la nuit. […] Dans chaque cas, l’incube monte sa victime et prend parfois la forme d’un cheval2 ». Dans son texte, « Malleus Maleficarum : A literary context for Fuseli’s Nightmare », Moffitt, expose la démonstration lexicologique du Dr. Samuel Johnson pour le mot Nightmare : « […] night, et, […] mare [(une jument)], un cheval esprit qui, dans la mythologie nordique, était associé au tourment ou à suffoquer les dormeurs3 ».

Selon John F. Moffitt, il est fort à parier que Füssli se soit inspiré du Malleus Maleficarum, pour The Nigthmare. Le Malleus Maleficarum, qui signifie « Marteau des sorcières » a été écrit par deux Dominicains allemands, Heinrich Kramer et Jacob Sprenger, en 1487, afin d’identifier les sorcières pour les persécuter. Ainsi, Moffitt explique que The Nightmare contient neuf éléments qui peuvent être identifiés en lisant le Malleus Maleficarum :

« 1. un jeune sujet féminin; 2. son état de rêve; 3. le fait que la scène est essentiellement un produit de son imagination ensorcelée; 4. le contexte sexuel fort discuté des tribulations nocturnes de la femme; 5. l’incube accroupi sur la poitrine soulevée de la jeune fille grandement infligée; 6. l’ajout de la figure du cheval, en fait une « mare » (jument); 7. le fait visuel de ses yeux lumineux signifiant la fascination; 8. la signification des pots de pommade sur la table de nuit; 9. l’inclusion du motif d’un miroir magique sans reflet sur la surface brillante4 ».

D’abord, Moffitt explique que Kramer et Sprenger considéraient les femmes comme plus faibles et plus susceptibles à faillir à la foi et à succomber aux plaisirs charnels. Ils considéraient que les rêves étaient faits d’apparitions venant d’idées cachées dans le subconscient et qu’ils étaient des illusions du diable apparaissant aux gens ensorcelés. L’incube sur la poitrine de la femme dans The Nightmare, était considéré par les auteurs du Malleus Maleficarum, comme un démon parlant, mangeant et même copulant avec les sorcières5. Feingold poursuit son explication en disant que le cheval, dans l’œuvre de Füssli, par son aspect fantomatique, représente une apparition, un fantasme. Enfin, Moffitt explique que des pots de pommade ou un miroir sans reflet, étaient considérés par Kramer et Sprenger comme des objets se retrouvant fréquemment chez les sorcières.

Par cette analyse iconologique, nous avons pu comprendre l’importance du sujet féminin dans l’œuvre de Füssli. En puisant les thèmes de ses œuvres à même la littérature anglaise et en s’inspirant de la mythologie nordique, comme c’est le cas dans The Nigthmare, Füssli témoigne de cette nostalgie de son époque, le XVIIIe siècle, par une glorification du passé national et d’une antiquité nordique. En effet, après la période des Lumières qui véhiculait une foi infaillible en l’homme, le désastre de la guerre et l’échec des révolutions6 ont emmené les gens vers une désillusion générale du monde moderne. De plus, The Nigthmare peut être qualifié d’art sublime, qui a permis aux artistes, aussi bien qu’aux spectateurs, au moyen de la terreur et de l’horreur, d’exorciser leurs démons engendrés par les cataclysmes politiques qu’ils ont vécus.

1 Gert Schiff, Tout l’œuvre peint de Füssli, Paris, Flamarion, c 1980, 124 p.

2 FEINGOLD, Lawrence, « Fuseli, Another Nightmare : The Night-Hag Visiting Lapland Witches », Metropolitan Museum Journal, Vol. 17 (1982), p.55.

3 MOFFITT, John F., « Malleus Maleficarum : A literary context for Fuseli’s Nightmare », Gazette des Beaux-Arts, Vol. 6, No. 115 (Mai-Juin 1990), p. 241.

4 Ibid, p. 243.

5 « […] devils talk with witches, […] eat with them, and [above all] they copulate with them ». (Moffitt, 1990, p.244).

6 Nous parlons ici des guerres engendrées par la Révolution Américaine et la Révolution Française qui ont toutes deux fortement affecté l’Europe entière ainsi que l’Angleterre. La Révolution Américaine dans laquelle l’Angleterre était directement impliquée a eu pour conséquence la perte d’une de ses principales colonies, les États-Unis.

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