La blessure comme réappropriation de l’identité chez Gina Pane

Sara Savignac-Rousseau

Dans les années 1970, la société occidentale est marquée par l’effervescence d’un militantisme féministe s’inscrivant dans une volonté d’émancipation ainsi que dans une relecture de l’identité féminine. En ce sens, plusieurs femmes artistes, par la recherche et la tentative d’une redéfinition de leur identité, ont cheminé vers un art intimement lié à la corporalité. Plus spécifiquement, la thématique de la blessure s’imposera; la pratique artistique de Gina Pane en deviendra un exemple incontournable1. Par le biais de l’œuvre Autoportrait(s) de cette artiste, nous mettrons en relation les scarifications au renoncement à l’idée de correspondre au modèle féminin construit par la société. Le refus d’un impératif de beauté et le refus de la maternité déterminant une essence féminine semblent faire partie des revendications intrinsèques à l’œuvre. Sans aucun doute, la blessure interpelle le spectateur et le pousse à se questionner sur la signification du geste posé.

Il est important de préciser que Gina Pane n’utilisera pas l’automutilation comme un geste à caractère sensationnaliste. Ses actions2 sont méticuleusement préparées et la blessure apparaît tel un outil. Blessure théorique démontre comment Gina Pane emploie son corps comme un matériau; dans cette action, elle coupera un papier, un tissu et son doigt à l’aide d’une même lame de rasoir. Cette « matérialisation de la blessure »3 démontre la façon avec laquelle Gina Pane se dirige vers un nouveau langage plastique, mis de l’avant à l’aide de son propre corps. Les blessures que l’artiste s’infligera dans ses actions ne témoignent aucunement d’un sentiment de détresse, mais plutôt «d’actes de révolte »4 visant à produire différentes symboliques par l’intermédiaire du corps. Dans A Hot Afternoon, elle s’inflige une blessure à l’extrémité de la langue qui renverrait « à une rétention de la parole »5 selon Anne Tronche, historienne et critique d’art. Les regardeurs doivent donc lire le langage du corps de Gina Pane par la métaphore. La présence du spectateur semble essentielle afin qu’une communication voie le jour. Par celle-ci, l’action prend alors toute sa valeur; les réactions provoquées par la scarification amènent les spectateurs à se questionner sur le pourquoi du geste. C’est en provoquant un questionnement sur des problématiques féministes que des revendications peuvent émerger.

Dans cette perspective, la résistance dont fait preuve l’artiste démontre son opposition à la détermination de l’identité féminine par la société masculine. La blessure signifie donc la destruction des stéréotypes. Par exemple, dans l’action Autoportrait(s)6 de 1973, l’artiste se blessera aux lèvres pour ensuite se couper la peau au pourtour des ongles. Au même moment, des images de femmes se vernissant les ongles d’un vernis rouge sont projetées sur un mur de la salle. On peut en déduire que l’artiste substitue la complaisance dans laquelle les femmes se réduisent à l’image, due aux pressions sociales, à une prise en charge pragmatique de son corps qui semble difficile et douloureuse. La femme et l’artiste résistent à cette emprise de la société. Les notes de Gina Pane à propos d’Autoportrait(s) soutiennent cette interprétation : « Contraction – isolement du “refus de la condition féminine” médiatisé par la violence sur mes chairs renfermant l’ongle “verni”, les lèvres “rougies”, contraste souligné par une projection de diapositives traitant de la mimique du fard. »7 Selon David Le Breton, sociologue spécialisé dans la sociologie du corps: « Celle qui s’incise dit son mépris face au corps lisse, hygiénique, esthétique, icône commerciale de nos sociétés. Dans un monde hanté par l’image de soi donnée à voir, l’entame corporelle est une manière de briser le miroir pour pouvoir enfin se retrouver. »8

Le renoncement au caractère maternel en tant que nature féminine apparaît comme une autre revendication liée à la réappropriation de l’identité chez Gina Pane. Poursuivons avec Autoportrait(s). L’artiste se blesse à la bouche, après quoi elle se gargarise avec du lait qui se mêle au sang et elle recrache le mélange. Elle répètera ce geste, gorgée après gorgée, avec un litre de lait. La mixture qui sort de sa bouche donne une impression de vomissement. La symbolique du lait, comme étant une référence à l’allaitement et du coup à la maternité, se modifie complètement dans cette action. Anne Tronche indique que l’artiste démontre un besoin : « […] comme s’il lui fallait expulser de soi une image stéréotypée de la femme, construite entre les pôles de la séduction et de la maternité pour “risquer une définition d’elle-même”. »9 Le sang vient enlever au lait sa fonction nourricière.

Il est clair que ces blessures participent d’une démarche de réappropriation du corps et de l’identité féminine. L’artiste spécifie dans ses notes : « Il s’agissait dans les trois phases de la destruction de “quelque chose” pour la mise au jour d’un nouveau langage : celui de la FEMME. »10 Le corps est sujet et matériau menant à de fortes symboliques. L’idée de révolte, présente dans la thématique de la blessure, traduit la pression exercée par les attentes de la société sur les femmes. L’approche de Gina Pane met de l’avant diverses revendications comme le refus de l’identité construite par la société patriarcale qui confine les femmes dans des icônes de beauté. Visiblement, encore aujourd’hui ce sujet est d’actualité. La blessure est indéniablement une conséquence de la pesanteur des valeurs véhiculées par la société patriarcale vis-à-vis des femmes. Le problème de l’anorexie et le phénomène de la chirurgie plastique en sont des manifestations incontestables. Les œuvres de Gina Pane illustrent des réalités parfois oubliées ou ignorées, auxquelles nous devons inévitablement faire face au quotidien.

1 Marina Abromović, Orlan et Catherine Opie en sont d’autres exemples.

2 Gina Pane met de côté les appellations « performance » ainsi que « happening » puisqu’elles créent une connotation de récit, de théâtralité dans ses oeuvres. L’artiste les décrit plutôt comme des « actions ».

3 Anne Tronche, Gina Pane : actions, Fall édition, Paris, p. 79.

4 Carole Boulbès, «Gina Pane : Centre Pompidou», Art Press, n◦ 312 (mai 2005), p. 82.

5 Anne Tronche, op. cit., p. 98.

6 Cette action contient trois phases : mise en condition, contraction et rejet. Les descriptions contenues dans cet article présentent les deux dernières phases : contraction et rejet.

7 Gina Pane, Notes de l’action Autoportrait(s), cité dans Duplaix, Sophie (commissaire), Gina Pane : Terre-Artiste-Ciel, Dossier de presse de l’exposition présentée au Centre Pompidou du 16 février au 16 mai 2005, Paris, p. 18.

8 David Le Breton, «La blessure comme création», ETC, n◦ 79 (automne 2007), p. 12.

9 Anne Tronche, op. cit., p. 82.

10 Gina Pane, Notes de l’action Autoportrait(s), cité dans Duplaix, Sophie, op. cit., p. 18.

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