Eaux Trouble$, reflet d’une tourmente grandissante

Stéphanie Sherrer

 

Dans le cadre de l’édition 2010 du festival Black & Blue, la Galerie MX présentait, du 29 septembre au 17 octobre, l’exposition Eaux Trouble$ de l’artiste montréalais Zilon. Ce dernier, né en 1954, a une pratique artistique pluridisciplinaire exposée depuis 1983. Ses graffitis et personnages androgynes sont, par contre, omniprésents dans les rues, les bars et autres endroits publics de grandes villes, particulièrement sa ville natale1.

Eaux Trouble$ vient mettre de l’avant, à travers plusieurs jeux de plans, de techniques et de couleurs, un retour en force de l’utilisation de l’aérosol chez Zilon par l’entremise de deux thèmes dominants : les excès de la culture populaire et la jeunesse troublée.

 

Le premier thème exploite la reprise d’images ou d’icônes populaires, mises en arrière-plan en aérosol de couleurs vives, superposées de graffitis au crayon permanent. Ainsi, le spectateur se retrouve devant de grands tableaux représentants Mickey Mouse et une tête de mort superposés de slogans tels que «Rock’n’rule» et «I’ve got the head of mister Disney in my fridge», ou encore une Marilyn Monroe à la Andy Warhol accompagnée entres autres de dessins de phallus, de corps féminins nus, et des énoncés comme «Warhol is overated» et «sexploited». Certes, au premier abord, les graffitis iconographiques et textuels peuvent évoquer une crise d’adolescence qui bat son plein entre la révolte généralisée et une surdose d’hormones frôlant l’obsession sexuelle. Par contre, lorsque l’ensemble des commentaires est lu et pris en considération, il est possible de déceler, à travers l’ironie, une dénonciation des excès découlant de l’accessibilité accrue des moyens de communication d’aujourd’hui. En effet, des phrases comme «Facebook is not a friend» rappellent plusieurs des gros titres qui bombardent l’actualité…

Le second thème est présenté sous une perspective beaucoup plus émotionnelle et fataliste. Exposées en ensembles distincts, ces œuvres ont la caractéristique commune de proposer un portrait monochrome en aérosol comme arrière-plan. Les avant-plans varient entre le crayon et l’aérosol et entre le dessin et l’écrit. Ainsi, un premier ensemble propose des portraits de personnages androgynes en gros plans noir et blanc traversés d’énoncés tel que «She wanted to be Madonna but she was dead wrong» et «Empty kiss and promise», inscrits en blanc et turquoise. Dans ce groupe, un certain mal de vivre peut être ressenti à travers les écrits et les visages qui semblent attristés et parfois perdus. Un autre assemblage offre encore de gros plans de personnages androgynes comme arrière-plan, mais cette fois ils sont hauts en couleurs avec des monochromes rouge, vert, mauve ou bleu. Des dessins viennent garnir le premier plan et paraissent raconter une forme d’histoire d’amour : deux personnages qui se regardent intensément, qui consument leur désir, un qui semble vouloir retenir l’autre de partir, etc. L’évolution de ces dessins laisse une impression de mal d’amour et même de désespoir. De plus, l’omniprésence du personnage en arrière-plan vient rendre les œuvres plus poignantes et incite le spectateur à s’attarder davantage aux tableaux tant sur le plan visuel qu’émotionnel.

Finalement, il y a un dernier groupement de portraits, en noir et blanc cette fois, mais toujours à l’aérosol, sur lesquels Zilon met l’accent sur certains détails avec du blanc ou du turquoise. Ce procédé a pour conséquence de rendre l’émotion de l’œuvre plus réelle. Un tableau en particulier, le portrait d’une jeune femme qui pleure, en témoigne. Du blanc a été ajouté à ses pupilles, ses yeux paraissent donc plus vitreux et désespérés. Également, les larmes ont été dessinées couleur turquoise, les mettant ainsi au premier plan et les faisant contraster avec le reste du tableau. En regardant la femme dans les yeux, son bouleversement devient presque réel et d’autant plus touchant. L’entièreté des œuvres de ce groupe, presque totalement dénudée de couleurs et montrant des moments d’abattement et de découragement, semble exprimer le résultat de la tourmente de la jeunesse contemporaine.

En plus de ces éléments dominants dans l’exposition, l’artiste offre un rappel de l’exposition Jazz au noir, qui avait été présentée du 5 août au 26 septembre 2010 à la Galerie TD, par la présentation de quelques œuvres à l’encre noire qui s’y trouvaient. Aussi, plusieurs portraits de grands formats aux couleurs vives présentant des personnages typiquement «zilonesques», c’est-à-dire très androgynes avec un regard qui rend l’émotion difficile à cerner, garnissaient la galerie.

En conclusion, cette exposition fût particulièrement intéressante car de multiples sujets et techniques y sont habilement abordés dans un esprit critique et dénonciateur frappant. Ayant lui-même exprimé le désir de montrer qu’il y a un problème profondément inscrit dans notre façon de vivre à la «reality show»2, Zilon y parvient à travers des œuvres qui captent l’attention du public par leurs couleurs vibrantes ou par leurs dimensions émotionnelles saisissantes. L’artiste sème un questionnement sociologique tout en conservant l’accessibilité de son art qui le rend intergénérationnel.

 

1 Barker, Jennifer, «Zilon», in Conseil des artistes québécois, En ligne, http://www.conseildesarts.org/artiste/Zilon.html, consulté le 5 novembre 2010.

2 WEXLER, Suzanne, «Keeping up with Zilon the fast-thinking graffiti artist with a nose for perfume», The Montreal Gazette, En ligne, 16 octobre 2010, http://www.montrealgazette.com/entertainment/Keeping+with+Zilon+fast+thinking+graffiti+artist+with+nose+perfume/3680580/story.html, (consulté le 5 novembre 2010)

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