RocoCorno

Patrick Maltais

Johanne Corno, cette peintre originaire de Saguenay qui a conquis le monde avec sa peinture, a fait ses débuts sur la scène montréalaise avant de tout quitter pour New York. Elle est devenue la peintre qu’on connaît maintenant, avec toute sa notoriété et sa réputation mondiale. Le talent de Corno est indéniable, toutefois sa peinture et son succès soulèvent de nombreuses questions : l’utilise-t-elle à bon escient? Sa peinture a-t-elle un certain poids rhétorique ?

La peinture de Corno est légère, c’est-à-dire que les sujets féminins qu’elle dépeint, sont loin de choquer le spectateur; ses toiles sont reposantes pour les yeux et sont très plastiques. Toutefois, le point négatif avec son style c’est qu’elle ne se réinvente pas. Ses sujets sont répétitifs, sa facture est répétitive, ses accords de couleurs peuvent-être lassants à la longue. Sur les 31 nouvelles toiles qu’elle expose sur son site web, 28 sont des visages féminins peints sur des fonds de couleurs vibrantes.

Et que fait Corno devant cette évidence? Ces toiles se vendent à vue d’œil, pourquoi ferait-elle autre chose que de fournir à la demande? Le style de Corno est très commercialisable; la légèreté du contenu et du rendu fait que ses toiles ne s’adressent pas nécessairement à l’amateur d’art, mais aussi au néophyte qui possède un pouvoir d’achat. Les productions de Corno se ressemblent au point où ses toiles se vendent selon leurs dimensions. Une toile habituelle de Corno (5 pieds x 6 pieds) se vend environ 20 000$ et ses triptyques jusqu’à 50 000$i. Pour la personne qui s’immisce dans le monde de l’art, l’option d’acquérir un Corno peut présenter plusieurs avantages : une toile au goût esthétique du jour, une signature de renom, une dimension impressionnante. Tout cela pour dire que Corno est à la mode, et qu’elle représente beaucoup d’avantages à l’investissement pour les amateurs d’art débutants. Toutefois, il est faux de croire que Corno présente un placement qui pourrait rapporter du capital à court terme. Les toiles de Corno circulent sur le marché primaire et le but des galeries situées partout à travers le monde qui l’exposent actuellement vise à combler la demande constante. L’intérêt qu’on peut porter à ses œuvres concerne plutôt le goût ou la relation personnelle avec la charge d’affect de ses tableaux.

Peintre usine

Corno a déclaré que son rythme de production est de trois toiles par semaine. Si Corno tente actuellement de saturer le monde de l’art de sa production actuelle, elle ne semble pas le faire dans le but d’apporter une rhétorique sur l’identité artistique, plutôt dans le but de combler la demande. Bien que l’artiste prétend le contraire, sa production semble motivée selon le goût de ses clients; il est donc intéressant de faire le rapport avec un mouvement artistique français du milieu du 18e qui a eu cette tendance analogue; le Rococo. L’art rococo et l’art de Corno entretiennent plusieurs relations surprenantes, celle d’être le résultat d’un art du plaisir, celle d’un art d’instantanéité, d’être le condensé d’émotions fugitives, d’être le symbole de la jouissance et du luxe, d’être affranchi de toute dimension spirituelle et d’entretenir un rapport avec la sphère érotique.

Le grand parallèle entre le mouvement Rococo et Corno, c’est par l’entremise de ceux qui soutiennent ces œuvres plutôt légères par « l’absence de support théoriqueii ». Ce style est plus souvent motivé par des agents extérieurs que par la motivation intrinsèque de l’artiste. Le rococo fût l’art privé des nobles, et exprimait l’idéal plastique du moment. Cela transparaît dans le mouvement rococo par la production stoppée suite à l’essoufflement de la demandeiii.

Le mouvement rococo se termine radicalement peu après son émergence, les historiens de l’art ont longtemps mis en doute la notion de goût dans laquelle le rococo avait vu le jour. Si Corno poursuit sa production actuelle, il est à croire que la réaction du public sera comparable. Si c’est le cas, le talent indéniable de Corno aura été investi dans un but monétaire. L’essoufflement de la demande sera-t-il une motivation assez importante pour lui faire délaisser son style rentable et explorer toute l’étendue possible du pouvoir expressif de la peinture? Et le public lui permettra-t-il ce changement de cap?

i Canoë, Divertissement, «Deux étages sur Bond Street », < http://fr.canoe.ca/divertissement/arts-scene/nouvelles/2006/11/17/2391845-jdm.html>. Consulté le 02 novembre 2010.

ii DEBICKI, Jacek et Jean-François FAVRE, Histoire de l’art, Paris, Hachette, 1995, p. 175

iii Hachette Multimedia, Memo, le site de l’histoire, « Le rococo», <http://www.memo.fr/article.asp?ID=THE_ART_016>. Consulté le 02 novembre 2010.

«Vers 1760, avec le retour au classicisme, commence le déclin du rococo, considéré désormais comme un style décadent. En une vingtaine d’années, le néoclassicisme balaie le rococo et, avec lui, les dernières manifestations du baroque »

MINGUET, Philippe, Esthétique du Rococo, Paris, J. Vrin, 1966, p.235.

La chute du rococo après 1760 n’est pas la conséquence d’une dégénérescence interne, mais la projection d’un nouvel idéal classique, stimulé principalement par l’influence du palladianisme anglais. […] Art du luxe et d’assouvissement, le rococo est onéreux et commandé pour la satisfaction des appétits.

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