Un avenir pour l’art actuel?

David Beauchamp

« L’art est une prétention chauffée à la timidité du bassin urinaire »1, c’est là une citation de Ben Vautier, artiste polémique français placardé sur nos fournitures scolaires, concernant l’une de ses œuvres de 1962 intitulée Urine. Il s’agissait tout simplement d’un verre contenant quelques centilitres de sa propre urine. Un autre exemple significatif aurait pu être son œuvre de 1964 appelée Hurler où il crie à tue-tête ou bien celle de 1971 lorsqu’il fait couler la morve de son nez dans Nez qui coule. Ce genre de production artistique ne date pas d’hier et Ben Vautier n’est certainement pas le seul qui fit ce genre d’œuvres. Toutefois, une problématique peut être soulevée : Peut-on appeler cela de l’art? L’art de nos jours peut-il être n’importe quoi?2

Cet article s’appuie sur le livre L’avenir de l’art3 d’Hervé Fischer, artiste et philosophe français qui soulève la question de l’authenticité de l’art postmoderne et son avenir dans la société. Il va sans dire que ce genre de questionnement nécessiterait une analyse extrêmement pointue de la situation. Cela étant dit, il serait important de rappeler que l’art actuel a un avenir. Arrêtons de dire que faire n’importe quoi en art aujourd’hui est malsain et destructeur, car ce n’est pas le cas. Le n’importe quoi ici ne renvoie pas au sens péjoratif du terme, mais bien au sens où l’art postmoderne peut être à peu près tout ce que l’on peut trouver en termes de matière, de construction et de mise en espace. Bref, ce concept est lié une liberté totale de l’artiste. Il permet de questionner, de poser un regard différent et d’amener un autre type de réflexion. Evidemment, le but n’est pas de faire le procès d’Urine de Vautier ou d’autres œuvres contemporaines, mais plutôt d’interroger la question de l’autonomie artistique menant à notre situation actuelle.

Faisons d’abord un historique de ce n’importe quoi afin de mieux comprendre de quoi il en retourne dans l’art actuel et ainsi démontrer que ce ne sont pas des considérations nouvelles, mais bien un concept ancré dans l’art depuis la fin du 18e siècle. Tout d’abord, le terme art est lié à des conventions de représentation comme la couleur, le cadrage, la perspective, les codes symboliques et formels, etc.4 Lorsqu’un artiste fait fi de l’un ou plusieurs de ces principes, il élargit le champ de l’art. Or, le danger selon Hervé Fischer, c’est la possibilité que cette pratique ne se distingue plus de la réalité commune : « l’esthétique perd alors ses exigences autonomes, mais donc aussi sa puissance autoréférentielle5 ». Avoir une trop grande liberté d’expression nuit-elle au champ de l’art? Il est difficile de répondre à une telle interrogation. Le fait d’avoir cette autonomie a permis de bouleverser les limites de l’art et ses références, nous offrant une hétérogénéité abondante et éclectique. Par le fait même, le public crie au scandale devant cette incompréhension artistique s’installant de plus en plus dans la société.

Les artistes modernes ont compris bien vite les possibilités associées à cette liberté avec le mouvement impressionniste qui secoua plusieurs notions ancrées dans l’art traditionnel tels les contrastes de couleurs, la pureté de la ligne et les thèmes représentés. Mais encore là, nous restons dans des représentations formelles picturales encore bien loin de l’art conceptuel d’aujourd’hui. Les mouvements modernes qui suivront resteront dans cette veine avant-gardiste avec le fauvisme, le cubisme et le suprématisme pour ne nommer que ceux-ci. Chaque mouvement cherchant à créer quelque chose de nouveau et par le fait même, détruire les nouvelles finalités amenées par le mouvement précédent. C’est réellement avec le non-art du mouvement dadaïste que se manifeste la notion de n’importe quoi, dont les premières formes sont les ready-mades de Marcel Duchamp durant le début des années 1900. Thierry De Duve, professeur et théoricien de l’art moderne, se montre très éloquent lorsqu’il parle de ces ready-mades. Selon lui, ces objets furent du n’importe quoi absolu, indépassable, irréductible et non dialectique.6 Lorsque les dadaïstes décident de nier l’art, de le tuer, ils lui ont influé un deuxième souffle, selon Fisher7. Il est permis à partir de ce moment de faire n’importe quoi. Ce ne sont pas les artistes qui se sont insurgés contre l’anti-art de Dada, mais bien les critiques, les jurys et les autorités académiques condamnant ce règne de vulgarité, de laideur, de désordre et d’inachèvement. En se prononçant sur la conception même de l’art au nom des règles du métier, ces spécialistes se mirent à dos les artistes qui tournaient en dérision la définition même de l’art. En d’autres termes, le dadaïsme inscrit l’anti-art comme une forme d’art plus audacieuse parmi les autres.8

Dans son ouvrage, Fischer explique dès le premier chapitre que plusieurs spécialistes ont attribué la mort de l’art à sa dilution dans notre quotidien devenant ainsi virtuel et éphémère. Il est vrai que l’art actuel est caractérisé par un enchevêtrement de plusieurs styles et messages. Ce désordre est positif dans la mesure où il amène une réflexion sur son avenir et sur son rôle dans nos sociétés. À cet égard, cela n’est donc pas aussidestructeur que certains veulent l’entendre. Également, selon Fischer, la plupart des artistes de nos jours vivent un « malaise existentiel »9. Ce dérangement découle de la crise sociale, de la ruine des valeurs et de la perte de sens de notre société actuelle. Partant de ce constat plutôt pessimiste, le théoricien français voit plutôt dans cette crise une célébration de l’imagination au pouvoir, de l’audace et de la diversité des expressions plastiques.10 Dorénavant, on ne peut plus nier le fait que le n’importe quoi en art à l’époque actuelle a du sens et que c’est l’art qui nous entoure.

En conclusion, le portrait que dresse Fisher concernant l’avenir de l’art, qu’il soit en danger ou non, amène l’idée que cette crise ne s’associe pas à sa fin, mais plutôt à une effervescence de celui-ci. Concernant cette thématique, Fischer conclue :

Contrairement aux dénonciations d’un art qui serait devenu n’importe quoi, l’art postmoderne a fait preuve depuis une cinquantaine d’années d’une grande créativité, d’une liberté foisonnante, d’une lucidité critique et d’une morbidité légitime face à la crise de la civilisation occidentale.11

Désormais, il faut accepter le constat que notre société engendre le type d’art qui la reflète et cesser de clamer sa mort. Avec l’arrivée des arts numériques, on y trouve d’autant plus de matière à exploiter le message des artistes et de leurs œuvres et ainsi permettre une diffusion considérable des nouvelles préoccupations esthétiques de notre époque.

1 FISCHER, Hervé, L’avenir de l’art, Montréal, VLB Éditeur, 2010, p.28.

2Idem., p.26.

3 FISCHER, Hervé, L’avenir de l’art, Montréal, VLB Éditeur, 2010, 220 pages.

4Idem., p.26

5Idid.

6DE DUVE, Thierry. Résonances du readymade (Duchamp entre avant-garde et tradition), Thierry de Duve, Éditions Jacqueline Chambon, Collection Rayon Art, Nîmes, 1989, 302 pages.

7Ibid., p.3

8Ibid., p.28.

9Ibid., p.19.

10Ibid.

11Ibid., p.31.

Publicités