Valeur économique VS valeur esthétique

Claudie Saulnier

Dans son texte intitulé Le marché de l’art au 21e siècle, publié en 2009, Raymonde Moulin récupère une question qu’elle a personnellement posée il y a un peu de plus de quarante ans :

Quelle relation existe-t-il aujourd’hui entre valeur économique et valeur esthétique dans une société accordant la primauté aux valeurs économiques à un degré tel qu’on peut se demander s’il est possible que l’art soit appréhendé par ceux qui l’achètent et […] par ceux qui le regardent indépendamment de sa signification monétaire?1

Pourquoi avoir posé cette question en 1967 et surtout, pourquoi la réitérer aujourd’hui? Évidemment, le marché de l’art a entre temps évolué dans une perspective plus marchande. Par contre, son rapport avec les normes esthétiques n’est-il pas presque le même? L’histoire et le marché de l’art ne sont-ils pas inter-reliés à un point tel qu’il est difficile d’en faire la distinction?

L’influence du marché sur l’art

En eux-mêmes, les termes « marché » et « esthétique » représentent deux valeurs presqu’antinomiques, et ce, autant sur le plan artistique que social. Alors que le premier vise des notions concrètes et mesurables, l’esthétique s’attache à des critères subjectifs. Or, dans le monde de l’art, il semble encore difficile de déterminer la frontière entre économie et esthétisme, comme en témoigne cette affirmation toute warholienne : « Faire de l’argent c’est de l’art, travailler c’est de l’art et des affaires lucratives sont le meilleur art.2 » Ici, les deux valeurs sont placées sur un pied d’égalité.

Certains artistes s’accordent aux rouages du marché afin de bénéficier des possibles retombées : plus grande visibilité et popularité, réussite financière accrue. Pour ces derniers, le marché de l’art est un terrain de jeu où la stratégie peut prévaloir sur le contenu. C’est dans de tels cas, les notions de « marché » et « d’esthétisme » s’entremêlent à n’en plus savoir où faire la coupure.

Il suffit de penser à ces artistes qui ont profité du marché, au meilleur sens du terme, de ses attentes et exigences, pour comprendre comment de telles stratégies créent des réactions conflictuelles dans la réception critique. En considérant les carrières de Rembrandt, Duchamp, Warhol ou encore Hirst, il est aisé de comprendre où leurs pratiques se rejoignent. En effet, tous ces artistes, et bien d’autres encore, ont su jouer avec les normes du marché, parfois même les manipuler à leur avantage, pour ainsi devenir des artistes d’affaires, des entrepreneurs.

L’influence de l’art sur le marché

Inversement, la production artistique a également une influence certaine sur la manière qu’a eue le marché de se développer. Ainsi, depuis l’avènement de l’art conceptuel, le marché a dû s’adapter à des formes d’art plus difficilement monnayables. Le Land Art, la pratique de l’éphémère et l’art monumental ont exigés de nouvelles installations afin de diffuser ces œuvres si peu mobiles et, par le fait même, difficilement vendables.

Dans cette optique, l’art cherche à fuir les restrictions du marché afin de se positionner sur un plan purement esthétique. Ici, l’artiste recherche plutôt à être vu et compris, à provoquer la réflexion, plutôt qu’à vendre à tout prix.

Les implications critiques

Cependant, dans la conjecture actuelle, la distinction est délicate puisqu’il pourrait être facile d’assumer ces caractéristiques comme étant des constantes et de se mettre à généraliser à outrance. Il est faux de prétendre que les artistes d’affaires ne sont intéressés que par l’argent, comme il est faut de dire que les artistes conceptuels ne le sont pas du tout. De tels jugements de valeurs conduisent malheureusement souvent à des associations d’idées erronées.

Pour démontrer les pièges potentiels de raisonnements simplistes, prenons comme exemple une critique portée à une œuvre de Damien Hirst par l’historien d’art Robert Hugues. « N’est-ce pas miraculeux ce qu’autant d’argent et si peu d’habileté peuvent produire ? 3 », dit-il de Virgin Mother (2005), une statue de plus de 30 pieds exposée à l’extérieur d’un restaurant de New York. Dans ce cas-ci, « rendement financier » et « apport esthétique » vont de pair. Dans ce genre de critique largement diffusée, les moyens financiers semblent d’emblée remettre en question les capacités esthétiques et le propos des artistes. Or, les retombées de telles critiques sont lourdes de conséquences.

Hugues n’est pas le seul à tenir ce genre de propos. Les protagonistes de la « crise » de l’art contemporain, Jean-Philippe Domecq et Jean Clair, ont aussi émis des opinions semblables mentionnant que l’art actuel était vide « d’émotion esthétique » et qu’il était « une pure création du marché4 ». Une fois encore, ces affirmations sont des généralisations qui supposent que toute la production artistique actuelle est vide de contenu et ne cherche qu’à être rentable, ce qui ne semble pas être juste.

En conclusion, il serait on ne peut plus ambitieux d’élaborer sur les causes de telles considérations critiques et sur la relation finalement mutuelle que le marché de l’art et la production artistique actuelle entretiennent. Toutefois, il est manifeste que Raymonde Moulin n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de considérer l’art sur un plan purement esthétique. Donc, à la question cherchant à savoir « quelle relation existe-t-il aujourd’hui entre valeur économique et valeur esthétique […] ?5 » il est possible de proposer cette réponse : effectuer cette distinction est probablement un faux dilemme. Il suffit peut-être simplement d’accepter le fait que la réussite passe non seulement par la reconnaissance intellectuelle, mais également par le succès financier. Marché et esthétisme n’ont pas nécessairement à être distingués, pour autant que l’on puisse ôter cet aspect péjoratif à la réussite marchande.

1 Dans son livre Le marché de la peinture en France, l’auteure formule l’interrogation suivante : « Quelle relation existe-t-il entre valeur économique et valeur esthétique dans une société accordant la primauté aux valeurs économiques à un degré tel qu’on peut se demander, dans une hypothèse pessimiste, s’il est possible que l’art soit appréhendé, au moins au niveau de la conscience profonde, par ceux qui l’achètent, et, à la limite, par ceux qui le regardent, indépendamment de sa signification monétaire ? » (Raymonde Moulin, Le marché de la peinture en France, Paris, Collections le sens commun, 1967, cité par Étienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, Paris, Presses universitaires de France, 2004, p.978.)

2 «Making money is art, and working is art and good business is the best art » Warhol, Andy. The Philosophy of Andy Warhol : From A to B and Back Again, Harcourt Brace Jovanovich, 1975, 241p. Traduction libre.

3 « Isn’t it a miracle what so much money and so little ability can produce ? » Robert Hugues, The Mona Lisa curse, New York, diffusé le 21 septembre 2008 (2008), 90 min, coul. Traduction libre.

4 Jean-Pierre Béland, La crise de l’art contemporain : illusion ou réalité?, Laval, Les Presses de l’Université Laval, 2003, p.11.

5 Raymonde Moulin, Le marché de la peinture en France, Paris, Collections le sens commun, 1967, cité par Étienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, Paris, Presses universitaires de France, 2004, p.978.

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