Compte rendu critique de l’expo STINGEL – Rudolf Stingel s’empare du Palazzo Grassi

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Rudolf Stingel, Sans titre (Franz West), 2011, huile sur toile. Env. 334 x 310 cm. Collection Pinault

Parallèlement à la 55e Biennale d’art contemporain de Venise (Italie), le Palazzo Grassi présente depuis le 7 avril 2013 l’exposition Rudolf Stingel, et ce  jusqu’au 31 décembre 2013.

Construit au bord du Grand Canal, l’édifice du XVIIIe siècle a été racheté et rénové par le milliardaire français François Pinault qui, depuis 2006, y expose des œuvres de sa collection personnelle d’art moderne et contemporain. Depuis, l’homme d’affaires a également acquis la Punta della Dogana (la Douane de Mer), autre joyau de l’architecture vénitienne, qui est en quelque sorte une extension du Palazzo Grassi. Ce sont des bâtiments chargés d’histoire, au sein d’une ville-musée qui brille encore de ses ors passés. Il est donc doublement intéressant d’y découvrir des œuvres qui rompent, dans leur disposition et leur composition, avec le rythme indolent de la ville, la Cité des Doges étant elle-même une œuvre d’art.

La Fondation François Pinault propose en alternance des expositions collectives et des expositions solos. C’est ainsi que Rudolf Stingel a été invité à investir la totalité des salles du palais. L’artiste avait jusque là participé à toutes les expositions présentées au Palazzo Grassi, notamment celle qui avait inauguré les nouveaux lieux : Where are we going?[1]

Rudolf Stingel est né en 1956 à Merano (Italie). Il travaille et vit entre New York et sa ville natale. Il est représenté par la galerie d’art contemporain Gagosian, présente dans plusieurs pays à travers plus d’une dizaine de galeries[2]. Puisant dans des collections du monde entier, dont celle de François Pinault mais aussi dans celle de Stingel, l’exposition est un co-commissariat entre Elena Geuna (ancienne directrice de Sotheby’s Europe et aujourd’hui membre de la « garde rapprochée » de François Pinault) et Stingel lui-même. Conçue spécifiquement pour le Palazzo Grassi, l’exposition investit l’atrium et les deux étages de l’édifice. Le palace vénitien propose pour la première fois une exposition monographique et c’est aussi la plus grande exposition solo de Stingel en Europe.

L’artiste interroge le passé glorieux de la Cité des Doges en général et du Palazzo Grassi en particulier. Il amène le visiteur à devenir acteur de son propre regard. Le nombre extrêmement réduit d’œuvres présentées dans chaque salle (une ou deux), doublé du minimalisme de certaines d’entre elles s’inscrit dans le gigantisme des tapis, dans une mise en scène théâtrale et baroque. Il existe des correspondances entre le lieu de l’exposition et son contenu : le Palazzo Grassi présente un décor, une mise en scène de palais. Quant aux personnages présents sur les toiles, ils sont peints, et eux aussi mis en scène.

Le projet de Stingel occupe toutes les salles du palais et son homogénéité tient d’abord au fait que les murs et le sol sont recouverts dans leur totalité d’un tapis rappelant des motifs orientaux. Il s’agit de la reproduction pixellisée d’un tapis ottoman rouge, un agrandissement photographique imprimé sur une surface synthétique de plusieurs milliers de mètres carrés. L’aspect vieilli du tapis original a été conservé, et à cela s’ajoutera l’usure due aux pas des visiteurs du palais vénitien. Avec ce revêtement, Stingel nous entraine dans un monde feutré, luxueux, qui évoque la splendeur de la Cité des Doges. Le visiteur-regardeur (peut-être d’abord visiteur car le palais est aussi un lieu que l’on visite) se retrouve dans une sorte de cocon qui absorbe les bruits, qui incite presque à s’asseoir à même le sol… Comme l’indique le dossier de presse du Palazzo Grassi[3], ce tapis n’est pas sans rappeler ceux qui se trouvaient dans le cabinet viennois de Sigmund Freud et qui recouvraient le fameux divan, le sol et une partie des murs. L’image du cocon prend ici une dimension toute psychanalytique! En revanche, le visiteur-regardeur est étourdi par la vastitude des salles ainsi que par le faible nombre d’œuvres présentes dans chacune d’elles. Le vide relatif est cependant « rempli » par les motifs abondants et récurrents du tapis qui recouvre toutes les surfaces. L’espace va jusqu’à être redéfini, car on peut éprouver la sensation de ne plus marcher sur le sol, mais sur les murs. Peut-être un rappel du vertige éprouvé par celui qui va au plus profond de lui-même…

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Vue de l’installation « Rudolf Stingel » au Palazzo Grassi, Venise, 2013.

On est ici dans la démesure : d’abord le lieu lui-même, palais parmi les palais, et dans une cité dont le seul nom de Sérénissime appelle à l’excès ; démesure des moyens financiers, qui semblent illimités ; prééminence des personnes qui sont parties prenantes (le propriétaire des lieux, la co-commissaire…) ; omniprésence des motifs des tapis allant jusqu’à engloutir le regard. Mais paradoxalement, il faut au regardeur chercher du bout des yeux la toile qui « se cache » sur les motifs d’un mur, se rapprocher de l’œuvre pour en saisir les détails, arriver enfin, dans une sorte d’intimité, à entrer en contact avec elle. Au bruit et à la fureur, tout symboliques, de ce qui entoure l’exposition s’opposent le feutre du tapis et le rapprochement entre le regardeur et l’œuvre. Ce contraste, ce passage d’un état à un autre crée une sorte de trouble, de vertige. Il est récurrent  dans la pratique de Stingel d’intervenir dans des espaces nouveaux et inattendus. Si le Palazzo Grassi n’est ni nouveau ni inattendu en tant que lieu d’exposition, c’est l’intervention de l’artiste et la manière dont il investit les lieux qui sont originales et singulières. Son questionnement sur la pratique picturale fait en sorte que le regardeur est invité à participer et à collaborer à l’exposition – d’ailleurs le public peut découvrir les œuvres à sa guise, sans parcours préconçu. L’artiste nous amène à changer notre perception des lieux et des œuvres.

En entrant dans l’atrium, on découvre, dérobé aux tous premiers regards car installé derrière les colonnes, un autoportrait de l’artiste, le visage partiellement laissé dans la pénombre. Le titre de l’exposition (Rudolf Stingel) reprend d’ailleurs simplement le nom du peintre, comme si ce qu’on nous présentait était une mise en scène de Stingel lui-même et pas seulement de ses œuvres. Cela semble paradoxal, car l’artiste a la réputation d’être discret dans la vie publique, alors que certaines des œuvres qu’il présente ont une dimension autobiographique et relèvent de l’intime, que ce soit son autoportrait ou le portrait de son ami défunt Franz West. Finalement, ici aussi le « signifiant et le signifié » de l’exposition – si on peut appliquer la terminologie linguistique au monde de l’art – se répondent : l’autoportrait est de grande dimension et il est présenté dès l’entrée, mais il ne se laisse pas voir tout de suite, et les œuvres de Stingel laissent transparaître l’intimité de son être, malgré une relative discrétion quant à sa vie privée.

Autre exposition dans l’exposition, ou plutôt œuvre dans l’œuvre : les peintures au premier étage constituent dans leur ensemble une œuvre en soi. Les tableaux aux chatoiements argentés sont comme un écho des reflets changeants du Grand Canal si proche, de la lumière toute particulière qui baigne la Cité des Doges et qui rend l’atmosphère presque irréelle. La couleur et la non-couleur se répondent, comme le dedans et le dehors, le dessus et le dessous. On retrouve d’ailleurs cette dernière opposition dans certaines des œuvres présentées. Sur quelques toiles on devine un arrière-plan à travers des dentelles, des motifs en arabesques, des mailles de grillage, un peu comme les œuvres qui sont exposées dans les différentes salles : s’ils sont, bien évidemment, devant le tapis mural et non derrière, les tableaux se perdent un peu au milieu des motifs omniprésents du revêtement, si bien que le regard hésite entre ce qui est présenté dans cieux-ci et le motif du revêtement mural. Ajoutons que les imprimés de tulle et d’arabesques sur les toiles évoquent à leur tour le tissage et les motifs du tapis.

Le dernier étage révèle des peintures photo-réalistes de statues, de saints et de madones telles qu’on peut en trouver dans de vieux livres d’histoire de l’art. Ces images semblent être des photogrammes, tout comme les portraits exposés, mais sont bien peintes à la main par l’artiste. En cela, la démarche de Stingel est à rapprocher de celle d’un Gerhard Richter, par exemple, autre artiste à s’être interrogé sur la corrélation entre peinture abstraite et peinture figurative. Ici, de l’argenté des toiles du premier étage, on a glissé au noir et blanc. Cet étage donne lieu à d’autres contrastes – ou peut-être s’agit-il de dialogues : entre les arabesques plus ou moins abstraites de l’Islam et les représentations figuratives d’images chrétiennes, entre le Moyen-Orient du tapis et l’Europe des statuettes et du lieu d’exposition (il est intéressant de remarquer ici que le Moyen-Orient est un trait d’union entre les statues anciennes et le lieu rénové, puisque murs et œuvres sont séparés par le tapis, lui-même autoréférentiel de ce contraste temporel par la pixellisation de tapis anciens), entre les couleurs du tapis et les blancs-gris-noirs, entre les vibrations visuelles provoquées par cette pixellisation et l’inertie inhérente aux statues.

Un grand portrait de Franz West, artiste plasticien autrichien et ami de Stingel décédé en 2012,  représente cet homme qui avait exposé avec Stingel et quelques autres en 2007 dans ces lieux mêmes[4]. Il s’agit d’un portrait de West jeune, mais les taches de café et de peinture que l’on distingue (présentes sur la photo qui a servi de « modèle » à la toile) sont peut-être à voir comme une prémonition des ravages qui allaient plus tard détruire les traits de l’artiste. Ce tableau fait écho à l’autoportrait de Stingel, comme si ces deux peintures  « encadraient » les autres œuvres présentées. Disposées entre les deux : les toiles qui sont les fruits de l’exploration sur l’art de Stingel, ses abstractions, ses recherches sur les reflets, ses contrastes de couleurs, ses répétitions de motifs…

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Rudolf Stingel, Sans titre, 2012, huile sur
toile. 300 x 242 cm. Collection de l’artiste

Il est l’un de ces artistes qui cherchent aujourd’hui à redéfinir la peinture, à convenir de nouveaux codes et à établir de nouvelles règles. La réception critique de l’exposition vénitienne est d’ailleurs généralement positive : “It is by far the best exhibition seen at the Palazzo Grassi since Mr. Pinault bought it from the city of Venice in 2004 as a showplace for his often tone-deaf, inordinately blue-chip collection[5] pouvait-on lire dans le New York Times. Stingel nous amène à redéfinir notre rapport à l’art et à contempler les œuvres d’un regard nouveau.

Article écrit par : Véronique Millet

Bibliographie :

STINGEL,   Rudolf, Rudolf Stingel, edited by   Francesco Bonami, Essays by Chrissie Iles, Reiner Zetl, Museum of   Contemporary Art, Chicago and Yale University Press, New Haven and London,   2007, 246 p.

Dossier de presse sur l’exposition Rudolf Stingel, 07/04 – 31/12/2013 : http://www.palazzograssi.it/sites/default/files/mostre/cartelle_stampa/rs_cartellastampa_fra.pdf

Site Internet du Palazzo Grassi : Rudolf Stingel, http://www.palazzograssi.it/fr/expositions/rudolf-stingel


[1] Exposition présentée du 30 avril au 1er octobre 2006 : http://www.palazzograssi.it/wawg/

[2] Présentation de Rudolf Stingel sur le site de la galerie Gagosian : http://www.gagosian.com/artists/rudolf-stingel/artist-press

[4] L’exposition Séquence 1 s’est tenue du 5 mai au 11 novembre 2007 : http://www.palazzograssi.it/sequence1/

[5] Smith, Roberta, “The Threads That Tie a Show Together”, New York Times, Cahier 1, 21 août 2013.
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