Le tricot de rue: quand la laine se veut graffiti

Megane Guillard

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Une maille à l’endroit, une maille à l’envers… Le tricot n’est désormais plus réservé qu’aux retraités et gagne en popularité auprès des jeunes adultes. Que ce soit en famille ou entre amis, les rendez-vous hebdomadaires de tricot au café du coin sont synonymes de créativité et d’expression artistique. Les trucs et secrets de cet art textile se révèlent, permettant aux novices d’en apprendre davantage et d’affiner leur propre technique. Thés, cafés et viennoiseries se veulent témoins d’un climat propice à l’entraide et au partage de la connaissance, en plus de favoriser les discussions de tout genre. Le Café des Arts de l’Université du Québec à Montréal au cours du printemps 2012[i] ou encore les restaurants montréalais Soupesoup et Cafe Matina en 2013, pour ne citer que ceux-là[ii], ont accueilli ces conversations ludiques et engagées sous le concept du « Stitch n’Bitch ». Les groupes de « Stitch n’Bitch » sont ouverts au public et encouragent donc, sur une base régulière, les adeptes du tricot et du crochet à commencer, continuer ou finaliser leurs projets de mailles en bavardant, d’où cette appellation.

Ces regroupements, à caractère artistique, et les différentes crises inhérentes à une société en constante évolution ont mené à la création d’un nouveau type de graffiti. Un graffiti qui s’affirme à la fois par ses qualités esthétiques et son message revendicateur et ce, tout en se parant d’une indéniable douceur. Établi depuis près de huit ans, le phénomène du « Yarn Bombing », plus communément appelé le tricot de rue, s’étend aux quatre coins du monde dans des pays tels que l’Indonésie, l’Espagne la France, le Mexique et même plus près de chez nous aux États-Unis et au Canada.

En fait, ce mouvement a été amorcé en 2005 dans l’État du Texas par Magda Sayeg[iii]. Magda Sayeg, propriétaire d’un commerce à Houston, souhaitait décorer d’une étoffe tricotée la poignée de porte extérieure de son magasin. Cet ajout apportait une touche de couleur et de douceur sur la façade du bâtiment, ce qui a rapidement attiré l’attention des passants. L’engouement ainsi créé a fait germer l’idée d’un petit regroupement de tricoteurs afin de décorer le mobilier urbain. C’est ainsi que les Knitta, Please et leurs graffitis de laine sont nés.

Depuis, aiguilles et crochets s’agitent parmi les pelotes de laine afin d’offrir un regard nouveau aux passants et attirer leur intérêt vers les objets du quotidien qui nous entourent. Alors que ce mobilier semble impersonnel, des étoffes tricotées habillent des panneaux de signalisation, des parcomètres et des cabines téléphoniques autrefois dénudés de « chaleur ». La laine utilisée contraste avec le béton citadin de par ses couleurs éclatantes.

Le passant peut dorénavant apercevoir dans son paysage des motifs variés et des formes à la fois ludiques et revendicatrices selon le contexte. Si les lieux publics se voient égayés par cette pratique artistique imitant la peinture des graffitis, les visages s’illuminent devant la douceur de cette laine qui nous remémore avec réconfort le souvenir de notre grand-mère, confortablement installée devant son foyer avec ses aiguilles à tricoter…

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Dans un autre ordre d’idées, nombreux sont les groupes s’étant inspirés des Knitta, Please de nos voisins du Sud et qui possèdent leur propre signature : le Collectif France Tricot (CFT) formé en 2008[iv], l’association des artistes indépendantes Tricot Pirate, Mimi Traillette, Dinette, Tricot pour la paix et Pixie Knit pour donner naissance aux Ville-Laines de Montréal[v] vers 2010, le collectif Maille à Part qui s’active dans l’Agora de l’UQAM au printemps 2012[vi] ne sont que quelques-uns parmi tant d’autres.

Par exemple, le CFT a été fondé par Emma, Soso et Quinc’ et laisse sa trace dans les villes de Paris et Berlin dans le but de surprendre et de répandre les sourires à l’aide de leurs étoffes colorés. Si la liberté de création du tricot de rue constitue leur préoccupation première, elles sont également intéressées par les projets de tout genre, de la mode au théâtre, en passant par le cinéma. En juin 2012, elles ont notamment fait partie du bassin d’artistes allemands et français présents pour le Dasein Projekt[vii] à la galerie parisienne Frichez-nous la paix qui promeut les performances artistiques urbaines.

Plus près d’ici, les Ville-Laines se chargent d’embellir à leur façon notre métropole et ont récemment participé au Festival de théâtre de rue de Lachine les 16 et 17 août derniers[viii]. Depuis 2008, ce festival met de l’avant les arts de la rue et se veut un évènement estival unique en Amérique du Nord. C’est à cette occasion que les tricoteuses « terroristes[ix] », pour reprendre leurs termes, ont pu s’illustrer en tant qu’artistes sur la scène montréalaise avec leur projet « 1-800-Ville-Laines » en collaboration avec la Société de Protection des Antiquités Éclectiques. Leur installation a pu redonner un peu de chaleur à cette cabine téléphonique d’ordinaire ignorée ainsi qu’aux participants. Une œuvre in situ unique qui subira les aléas du temps.

Alors qu’on retrouve une multitude de regroupements et d’artistes s’exposant en galerie ou à ciel ouvert dispersés sur les différents continents, il faut établir une distinction entre le but esthétique et la recherche de confrontation du tricot de rue.

En effet, Maille à Part est un collectif anarcho-féministe[x] actif dans la région de Montréal depuis mai 2011. Né d’une volonté d’implication dans les luttes sociales par l’intermédiaire du médium original qu’est la laine, la formation d’un groupe de « Yarn Bombing » s’est effectuée suite à un appel lancé dans la métropole. C’est le mouvement Occupons Montréal qui a vu leur premier projet d’art public en octobre de la même année, puis leur investissement politique a mené Maille à Part à se positionner durant la grève étudiante qui a ébranlé le Québec lors du printemps 2012[xi]. Reprenant le concept du « Stitch n’Bitch », le groupe a invité la population à prendre les aiguilles et à se rassembler sur une base hebdomadaire. Ces rendez-vous visaient la création d’une courtepointe façonnée à partir de carrés rouges tricotés collectivement et permettaient de discuter, de créer, de partager et de s’entraider. Un mouvement de solidarité s’est formé à la suite de ces réunions et ne cessait de s’agrandir, à l’image de cette courtepointe que ce partage culturel et technique nourrissait un peu plus chaque semaine.

Tandis qu’il nous était possible de nous présenter à une de ces réunions pour n’y déposer qu’un carré rouge tricoté préalablement, nous pouvions également nous impliquer davantage dans des projets plus engagés. Ainsi, à l’occasion de la fête d’Halloween de 2012, un épouvantail en tricot rouge élevé devant l’édifice du Ministère de l’Éducation, du Loisir et des Sports de Montréal rappelait que le ralentissement du mouvement étudiant ne signifiait ni sa disparition, ni son affaiblissement. Installé à l’insu des forces de l’ordre, ce graffiti de laine à caractère politique est considéré comme un acte de « vandalisme[xii] », même s’il ne dégrade pas à proprement dit le mobilier urbain en l’abîmant ou en le détruisant d’une quelconque façon. Le tricot de rue, d’abord destiné à déranger la vision du citoyen, constitue du vandalisme lorsqu’il s’affiche dans la ville sans aucune permission accordée par les autorités responsables ou qu’il n’est pas mandaté par des pouvoirs publics. Or, il surprend et traduit son message avec délicatesse, douceur et couleur pour certains, ou il est considéré comme grossier et inapproprié pour d’autres. Quoi qu’on en dise, ce type de graffiti fait réfléchir, tout comme son homologue de peinture en vaporisateur.

Par ailleurs, le tricot graffiti peut être un art de revendications sociales, certes, mais également une expression esthétique à part entière. De plus, l’artiste du tricot de rue doit déterminer avec précision l’emplacement qui recevra son étoffe, puisque celui-ci est déterminant pour la réception de l’œuvre. Que l’espace public soit considéré comme beau ou laid, sécurisant ou non, il est toujours soigneusement choisi à l’avance. L’environnement urbain inspire l’artiste à modeler une œuvre textile selon son aspect. C’est par la modification de ce lieu et par ce changement décontenançant que les tricots graffiteurs exercent leur créativité et s’expriment au sein de la société. Enfin, l’œuvre se verra retirer par son auteur après une période déterminée, si elle ne l’a pas été auparavant.

Ceux chez qui l’intérêt aura été piqué pourront trouver de plus amples renseignements au sujet de ce mouvement dans divers livres, dont le Yarn Bombing: The Art of Crochet and Knit Graffiti de Mandy Moore et Leanne Prain sous les éditions Arsenal Pulp Press[xiii].

Comme quoi le tricot ne se limite plus à la traditionnelle écharpe et offre mille et une possibilités aux nouveaux adeptes!


[i] Aurélie Chagnon-Lafortune et Pascale Brunet, « Mercredi Tricot », dans Facebook, En ligne, 2012, < https://www.facebook.com/events/223631744387260/ >. Consulté le 23 septembre 2013.

[ii] Stitch n’Bitch à Montréal, « Stitch n’Bitch à Montréal », dans Facebook, En ligne, 2013, < https://www.facebook.com/snb.groupe.tricot.montreal >. Consulté le 23 septembre 2013.

[iii] Knitta, « Knitta », dans Facebook, En ligne, 2013, < https://www.facebook.com/knitta/info &gt;. Consulté le 23 septembre 2013.

[iv] Collectif France Tricot, « Qui est le CFT? », dans Collectif France Tricot, En ligne, 2012, < http://c-f-t.net/qui-est-le-cft/ >. Consulté le 24 septembre 2013.

[v] Les Ville-Laines, « 1-800-Ville-Laines », dans Les Ville-Laines, En ligne, 18 août 2013, < http://ville-laines.blogspot.ca >. Consulté le 24 septembre 2013.

[vi] Marie Kirouac-Poirier, « Un collectif tricoté serré », dans Montréal Campus, En ligne, 1er avril 2012, < http://montrealcampus.ca/2012/04/un-collectif-tricote-serre/ >. Consulté le 24 septembre 2013.

[vii] Collectif France Tricot, «Le CFT participe au Dasein Projekt », dans Collectif France Tricot, En ligne, 2012, < http://c-f-t.net/le-cft-participe-au-dasein-projekt/ >. Consulté le 25 septembre 2013.

[viii] Festival de théâtre de rue de Lachine, « Le Festival de théâtre de rue de Lachine dévoile sa programmation 2013 », dans Festival de théâtre de rue de Lachine, En ligne, 23 juillet 2013, < http://www.theatrederue.com/default.asp?psec=5&id_actu=29 >. Consulté le 25 septembre 2013.

[ix] Les Ville-Laines, Les Ville-Laines, En ligne, 2013, < http://ville-laines.blogspot.ca >. Consulté le 24 septembre 2013.

[x] Maille à Part, le collectif, entrevue réalisée par Megane Guillard en septembre 2013, dans le cadre de la revue Ex_situ, au Juliette & Chocolat, Montréal, 2 p.

[xi] Maille à Part, « les projets », dans Maille à Part, En ligne, 2012, < http://mailleapart.blogspot.ca/p/les-projets.html >. Consulté le 25 septembre 2013.

[xii] Myriam Lefebvre, « Des pirates  » pure laine » » , dans Canoe.ca, En ligne, 6 juillet 2011, < http://fr.canoe.ca/artdevivre/styledevie/article1/2011/07/05/18377551-ca.html >. Consulté 25 septembre 2013.

[xiii] Arsenal Pulp Press, « Yarn Bombing », dans Arsenal Pulp Press, En ligne, 2007, <http://www.arsenalpulp.com/bookinfo.php?index=294&gt;. Consulté le 27 septembre 2013.

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