The Clock

Collaboration spéciale avec Geneviève Gendron, étudiante à la maîtrise en histoire de l’art, UQÀM

The Clock

9_The Clock, 2010
Christian Marclay
Installation vidéo à canal unique
Durée : 24 heures
Acheté en 2011 grâce à l’appui généreux de Jay Smith et Laura Rapp, et Carol et Morton Rapp, Toronto.
Acquis conjointement par le Musée des beaux-arts du Canada et le Museum of Fine Arts, Boston
Photo : Ben Westoby
Avec l’autorisation de l’artiste White Cube

Christian Marclay (1955-), artiste et musicien de renommée internationale, est né en Californie et vit et travaille maintenant à New York et à Londres. À travers sa démarche artistique, il s’intéresse aux différentes relations possibles entre des sources sonores et visuelles. Il en fait divers agencements par leur déconstruction ou à l’aide de techniques de collage et de montage. L’œuvre The Clock (2010), pour laquelle il a remporté un lion d’or du meilleur artiste à la Biennale de Venise 2011 et qui connaît un succès mondial, est présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 22 février au 20 avril 2014. Plusieurs présentations spéciales de 24 heures sont offertes afin d’exposer l’œuvre dans son intégralité[i].

The Clock est une installation vidéo projetant un montage de milliers d’extraits de films et de séries télévisées, du cinéma muet à nos jours, faisant référence au temps. La vidéo, présentée en boucle et en temps réel, reconstitue donc, minute par minute, une période de 24 heures. Ainsi, lorsqu’il est 9h04 à l’écran, il est également 9h04 en temps réel. Cette appropriation des œuvres du septième art s’inspire aussi de certains codes de présentation propres au cinéma : la salle d’exposition est plongée dans la noirceur, seulement éclairée par l’écran géant qui fait face aux spectateurs. Les places sont limitées et la pièce, ornée de rideaux de velours noir, regorge de gens.

Le temps paraît de différentes façons dans ces milliers d’extraits cinématographiques présentant divers plans, séquences et plans-séquences, pouvant ne durer que quelques secondes à près d’une minute. Une abondance d’instruments pour mesurer le temps apparaît à l’écran : une multitude d’horloges provenant de l’espace public ou domestique, des réveils-matin, des montres de gousset, des montres-bracelets et des montres qui sont synchronisées, mises à l’heure ou écrasées. Puis, il y a les dialogues à propos du temps, dans lesquels l’heure est demandée, donnée ou commentée dans une variété de tons, et les discussions sur la signification du temps. Enfin, la bande sonore de The Clock lie les séquences entre elles et appuie cet écoulement du temps par les tic-tac, les sonneries, les bruits de pas ainsi que par la musique.

Ces instruments pour mesurer le temps figurent dans une panoplie de scènes diversifiées sillonnant le temps à travers l’histoire du cinéma. En effet, les extraits de films passent du cinéma muet au cinéma parlant, des films en noir et blanc aux films en couleur. L’œuvre de Marclay entrecroise également les différents genres cinématographiques, juxtaposant des scènes d’amour à des scènes d’action en passant par la comédie, le suspense et le drame. Il rassemble par ailleurs de nombreux acteurs et actrices ayant marqué le monde du cinéma tels que Charlie Chaplin, Orson Welles, Paul Newman et Audrey Hepburn. The Clock regroupe en outre les œuvres cinématographiques de plusieurs pays, passant alors parfois d’une langue à une autre. Puis, le temps à travers l’histoire du cinéma est aussi perceptible par les différences technologiques des divers extraits de films.

The Clock rompt avec toute structure narrative, linéaire et chronologique. L’unique continuité est l’affirmation du temps présent. L’heure, qui est imaginaire dans les séquences, est réelle pour le spectateur. Donc, cette simultanéité du temps illusoire de la fiction avec le temps présent renvoie constamment le regardant à son statut de spectateur. Au cinéma, le spectateur est plongé dans la fiction et oublie le temps réel, mais en visionnant The Clock, il prend conscience du passage du temps. En effet, l’œuvre insiste sur l’écoulement du temps en proposant au spectateur de regarder chaque minute filer à travers ce montage cinématographique. Marclay souligne que The Clock rappelle le caractère éphémère de la vie, la fatalité du temps qui passe, tel un memento mori[ii][iii].

Chaque scène de cette succession de séquences est une action partielle d’un film qui possède son propre temps illusoire. Comme le mentionne le professeur de théâtre et de cinéma Steve Vineberg, en reconnaissant un extrait, s’ajoutent des niveaux d’interprétation relativement au rôle du temps dans le film[iv]. Par exemple, en reconnaissant la séquence de Back to the Future (1985), film de Robert Zemeckis, toute l’implication du temps illusoire de la fiction spécifique à ce film, dans lequel les personnages voyagent dans le temps, se greffe à l’œuvre de Marclay. Le temps imaginaire du film de chaque extrait présenté s’insère donc à celui de The Clock, participant ainsi à la pluralité temporelle de cette œuvre.

En terminant, le temps est omniprésent dans l’œuvre The Clock, qui nous présente le cinéma de manière inusité. Il y a d’abord le temps de l’œuvre, qui se déroule sur une période de 24 heures dans un éternel recommencement puisque présentée en boucle. Il y a ensuite le temps présent qui s’écoule à l’écran à travers une panoplie d’instruments pour le mesurer. Puis, il y a aussi le temps fictif des extraits de films et de séries télévisées – qui renvoie au temps illusoire global de ceux-ci – ainsi que leur durée réelle dans The Clock. À cela s’ajoute l’histoire du cinéma dans son ensemble, à travers les extraits de films de diverses époques et dans lesquels certains acteurs apparaissent à plusieurs reprises à des âges différents. Enfin, à cette pluralité temporelle peut se greffer la dimension temporelle de la création complète de The Clock, ainsi que celle de l’élaboration du début à la fin d’une œuvre cinématographique. Somme toute, malgré le désir de voir la suite, le spectateur se trouve devant l’impossibilité de visionner l’œuvre dans son intégralité en une première visite, de par sa longueur. À la sortie de la salle, l’œuvre de Marclay nous poursuit. En effet, nous prenons étrangement conscience du rythme du temps ainsi que de toutes les horloges qui nous entourent. Cette œuvre risque également de nous poursuivre lors de prochains visionnements de films ou de séries télévisées dans lesquels il y aura référence au temps. The Clock est manifestement une œuvre majeure de Christian Marclay à ne pas manquer.


[i] Musée d’art contemporain de Montréal, « Événements : The Clock : Projections 24h », en ligne, 2013. <http://www.macm.org/activites/the-clock-projections-24-h/>. Consulté le 23 février 2014.

[ii] Daniel Zalewski, « The Hours. How Christian Marclay created the ultimate digital mosaic », The New Yorker, en ligne, 12 mars 2012, p. 1-12. <http://www.newyorker.com/reporting/2012/03/12/120312fa_fact_zalewski>. Consulté le 1er avril 2012.

[iii] Memento mori : locution latine qui signifie « souviens-toi que tu dois mourir ». Dictionnaire Encyclopédique Universel, Paris, Librairie Aristide Quillet, 1962, tome 6, p. 3698.

[iv] Steve Vineberg, « Movies and Time: Christian Marclay’s The Clock », Critics at Large, en ligne, 30 décembre 2011. <http://www.criticsatlarge.ca/2011/12/movies-and-time-christian-marclays-html>. Consulté le 1er avril 2012.

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