L’art, un outil de guérison

Une résidente et sa « buddy » présentent fièrement l’œuvre qu’ils ont créée ensemble
Crédits : CHSLD juif de Montréal

Par Amy Éloïse Mailloux

« L’art est partout », dit la fameuse inscription de Ben; il existe sous de multiples formes, dans tous les environnements, tous les contextes et sert à toutes les populations. Malgré tout, je ne m’attendais pas à trouver autant de manifestations artistiques au CHSLD[i] juif de Montréal, ou j’ai eu l’occasion de travailler pendant quatre ans.

L’art pour la guérison

Au début des années 2000, oeuvrant dans le milieu des galeries, le cofondateur Earl Pinchuk a remarqué que de nombreuses œuvres passent la majorité de leur existence entreposées plutôt qu’exposées[ii]. Parallèlement, lui et son collègue Gary Blair accompagnaient un ami malade et étaient consternés par la nudité des murs de l’hôpital. Ces constats les ont poussés créer la fondation de l’art pour la guérison[iii], dont le mandat est de donner à des établissements de soins un accès à des œuvres d’art.

Fondation l'art pour la guérison-DrLouisTouyz-BetAlef

Bet-Alef, de Dr Louis Touyz
Crédits : La fondation de l’art pour la guérison

C’est grâce à cette initiative qu’au CHSLD juif, où vivent 320 aînés, pas un mur n’est vide. Le CHSLD juif ayant un mandat culturel, certaines séries d’œuvres s’adressent plus particulièrement à la population juive, comme une série de photographies des objets du culte juif de Stanley Lewis, ou encore une image particulièrement colorée de Dr Louis Touyz représentant l’alphabet juif. Ailleurs, des photographies de Montréal ont stimulé certains résidents : « nous avons remarqué que des résidents atteints de démence pointaient des images, comme une scène de Montréal et en parlant pour la première fois depuis des mois, pour dire « Je suis allé à cette école » ou « J’ai vécu dans ce quartier »[iv] ».

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Une résidente et sa « buddy », devant une œuvre en création
Crédits : Lisa Patterson, CHSLD juif de Montréal

Au deuxième étage, une série d’œuvres toutes spéciales est exposée. Dans le cadre du programme intergénérationnel ALL, les résidents du CHSLD sont mis en lien avec un « buddy », un étudiant de l’école secondaire Lester B. Pearson. Tout au long de l’année scolaire, les résidents se déplacent à l’école et les étudiants au CHSLD pour en connaître plus sur l’histoire des résidents. Ces derniers racontent à leur buddy un moment privilégié de leur vie dont ils aimeraient se souvenir pour toujours. Les étudiants sont amenés ensuite à créer une œuvre représentant le souvenir de leur nouvel ami.

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Un résident et sa « buddy » en processus de création autour d’un repas
Crédits : CHSLD juif de Montréal

Dans le cadre d’un grand vernissage en mai, les œuvres sont présentées aux parents, au personnel du CHSLD et aux résidents, qui siègent fièrement près de « leur » œuvre, en expliquant à tous l’histoire qu’elle représente.

L’art et la démence

Plus que des images à accrocher, ces œuvres représentent la mémoire et l’émotion. Un des facteurs aggravants pour la maladie d’Alzheimer, notamment, est la dépression et l’anxiété. Le fait de voir des œuvres et de reconnaître quelque chose de même très simple, comme un motif ou une couleur, les aide à se rapporter à un souvenir concret et tangible et donc à se resituer dans l’espace. Comme l’explique Earl Pinchuk, « Les oeuvres d’art stimulent le cerveau et la mémoire et devraient être dans toutes les résidences de soins de longue durée, puisqu’elles exercent le cerveau de ceux qu’y se trouvent. »

Pour Joanie Robidoux, travailleuse sociale, responsable des loisirs thérapeutiques au CHSLD juif et étudiante en art-thérapie, l’apport de l’art au CHSLD contribue à transformer le milieu et à créer une atmosphère plus familière pour les résidents. Elle explique que « les œuvres d’art peuvent contribuer à une diminution des comportements perturbateurs, de l’anxiété, etc. Ayant perdu parfois complètement leurs repères, ces personnes [atteintes de démence] peuvent tenter de vouloir « partir » de ce milieu, qu’ils voient comme hostile ou inconnu. Les œuvres d’art viendront alors apaiser les résidents grâce à l’atmosphère qu’ils créent, mais serviront aussi d’outils de diversion. »

L’impact de l’art sur cette population est donc réel. Bien que l’art ne puisse pas « guérir » comme tel[v], il engendre des effets qui se voient chaque jour et sert tant aux résidents qu’aux familles, aux visiteurs et aux intervenants du Centre. L’art-thérapie promeut diverses approches de guérison par l’art et il s’agit d’une discipline qui perd à n’être pas plus connue.


[i] Centre d’hébergement en soins de longue durée.
[ii] Pour une autre initiative de redistribution des oeuvres, voyez l’article de Johanne Marchand, publié le 6 novembre 2014 sur le site web d’Ex_situ. <https://revueexsituuqam.wordpress.com/2014/11/06/habitez-les-murs-avec-art-bang-bang/>
[iii] Fondation de l’art pour la guérison, en ligne. <http://www.fondationdelartpourlaguerison.org/bienvenue/>. Consulté le 5 novembre 2014.
[iv] Traduction libre de l’auteure des propos d’Earl Pinchuk, dans un échange courriel en novembre 2014.
[v] « Art does not heal on its own, it creates a different response on the body than in an environment where there is no art. » Gary Blair, dans une entrevue réalisée pour Jewish Matters, en novembre 2008, en ligne. <https://www.youtube.com/watch?v=GYOgW2GPbrc>. Consulté le 26 décembre 2014.

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