Sophie Calle, Pour la première et la dernière fois : une confrontation à l’importance de l’image et de ses représentations

Par Benoit Solbes

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Crédits : Sophie Calle / Adagp, Paris, 2015
Avec l’aimable permission de la Galerie Perrotin et de la Paula Cooper Gallery

L’exposition Pour la dernière et pour la première fois de Sophie Calle est présentée jusqu’au 10 mai 2015 au Musée d’art contemporain de Montréal. Y sont mises en lien trois séries d’oeuvres de l’artiste créées de 1986 à 2012 et ayant pour terrain d’expérimentation la ville d’Istanbul. C’est en questionnant le rapport de l’individu à l’image, qu’il soit fantasmé ou réel, que l’artiste explore les thématiques de la mémoire, de la perception de la Beauté et de la confrontation à la réalité. Pour cela, elle utilise comme médiums la photographie, la vidéo, mais aussi le texte. Ce discours trouve une résonance particulière à l’ère de la démocratisation de la production et de la consommation d’images, entre surabondance et perte d’importance de celles-ci.

Du souvenir reconstitué à l’image fantasmée

Le texte occupe une place prépondérante dans l’exposition : il en facilite l’immersion et la compréhension de la démarche artistique. Il permet aussi de structurer le parcours tout en donnant une voix à l’artiste, mais aussi à la subjectivité des personnes à qui elle laisse la parole. Cette subjectivité se déploie par la rigueur quasi scientifique du dispositif d’exposition, qui présente chaque sujet de façon similaire. Calle exprime ainsi la diversité des points de vue et des expériences personnelles tout en exacerbant leur caractère universel.

Avec la première œuvre intitulée La dernière image, réalisée en 2010, est proposée une réflexion sur le souvenir. L’artiste demande à des personnes devenues aveugles de décrire la dernière image qu’ils ont vue. Le récit de chaque sujet est présenté de manière quasi clinique : tout d’abord, un portrait photographique de l’individu, son témoignage sur les souvenirs liés à sa dernière image et, enfin, une reconstitution de celle-ci. L’image passe donc par trois filtres : la perception vécue par le sujet, sa retranscription en texte et sa reconstitution par l’artiste. Calle s’accapare la vision subjective de la personne pour la partager avec le public : celui-ci voit littéralement le souvenir.

Ce questionnement sur la perception devient pertinent avec l’œuvre Les aveugles, datant de 1986. Dans le même dispositif d’exposition que l’espace précédent, l’artiste demande à des individus nés aveugles de décrire ce qu’incarne pour eux la Beauté : une personne lui répond la mer. Ainsi, c’est une confrontation entre une représentation fantasmée, et dans un sens imaginaire, de la réalité à une image mentale, une construction intellectuelle, passant par d’autres voies que l’expérience visuelle. La troisième œuvre de l’exposition, Voir la mer, permet de consolider ce discours en confrontant les constructions mentales au réel.

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Crédits : Sophie Calle / Adagp, Paris, 2015
Avec l’aimable permission de la Galerie Perrotin, et de la Paula Cooper Gallery

Voir la mer : une confrontation au réel

Dans cette présentation de vidéos sur écrans géants, l’artiste a emmené à la mer des personnes qui ne l’ont jamais vue auparavant. Voir la mer, réalisée en 2011, est une succession de plans-séquences présentés simultanément et utilisant le même dispositif : les personnes sont dos à la mer, puis se retournent et la contemplent. Calle capte leur réaction accentuant alors l’impact de cette expérience. Que ressent-on lorsque l’on est confronté à une image pour la première fois, en particulier face à une représentation qui est universellement partagée et idéalisée, comme celle de la mer ? La trame sonore qui se déploie dans l’espace renforce le sentiment d’empathie et d’identification du public : en recréant le bruit de la mer entendue par les protagonistes du film, on transporte le spectateur dans la psyché des personnages. On y expérimente à la fois la vue et le son, ce qui permet d’activer des constructions mentales liées à sa propre expérience. Cela renforce le lien entre le public et les sujets des vidéos, exacerbant alors la dimension universelle de l’expérimentation.

Ainsi, le spectateur partage avec ces personnes trois stades différents de la perception : le souvenir, le fantasme et enfin le réel. Ces dimensions font prendre un certain recul sur notre rapport à l’image, de sa production à sa consommation. Ceci trouve son sens avec les diverses applications et le développement de nouvelles technologies qui permettent un échange instantané d’images à grande échelle.

En décembre 2014, Instagram, réseau social de partage de photographies, a atteint 300 millions d’utilisateurs. Depuis sa création en 2010, ce sont 30 milliards de clichés qui y ont été diffusés[i]. Des selfies d’amis jusqu’à l’assiette de parfaits inconnus, en passant par la publicité, l’individu actuel est abreuvé d’images en continu. Même sans se déplacer il a expérimenté, en théorie, une vue globale de la planète. Dès lors, cela questionne le rapport à celle-ci : est-il possible d’invoquer l’idée de la perte de l’aura[ii], qu’a théorisée Walter Benjamin[iii] pour l’œuvre d’art? En considérant que la démocratisation de la production et de la consommation d’images s’est banalisée à tel point que l’expérience visuelle perd de son intérêt, on se pose alors la question suivante : quelle importance est accordée à ce qui se déroule là, sous nos yeux, peut-être pour la dernière fois? Une prise de conscience nécessaire alors qu’une partie du patrimoine de l’Humanité est détruite à tout jamais, notamment par l’État islamique dans le musée d’art assyrien de Mossoul[iv].

Pour la première et la dernière fois – Sophie Calle
Jusqu’au 10 mai 2015
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest Métro Place des Arts
Mardi : 11 h à 18 h, mercredi – vendredi : 11 h à 21 h,
samedi et dimanche
 : 10 h À 18 h
http://www.macm.org/

[i] Les Echos, « Instagram dépasse les 300 millions d’utilisateurs actifs par mois », Les Échos, En ligne, 10 décembre 2014. <http://www.lesechos.fr/10/12/2014/lesechos.fr/0204006273834_instagram-depasse-les-300-millions-d-utilisateurs-actifs-par-mois.htm>. Consulté le 15 mars 2015.

[ii] L’aura d’une œuvre se constitue par le hic et le nunc : l’unicité de son existence et du lieu où elle se trouve, Cela se trouve bouleversé par les technologies permettant une reproduction mécanique à grande échelle (Ressource : cf note suivante).

[iii] Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, traduit par Frédéric Joly, préface d’Antoine de Baecque, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013 [1939].

[iv] Laure Belot, « “Projet Mossoul”, un musée virtuel pour réagir face à la barbarie de l’État islamique », Le Monde.fr, En ligne, 17 mars 2015. <http://www.lemonde.fr/arts/article/2015/03/17/projet-mossoul-un-musee-virtuel-pour-reagir-face-a-la-barbarie-de-l-etat-islamique_4595546_1655012.html>. Consulté le 22 mars 2015.

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