Repenser un musée

Par Patricia Bérubé

Suite à une importante campagne de rénovations, le musée Gustave Moreau a officiellement inauguré, le 22 janvier dernier, les six salles de son rez-de-chaussée. Respectant les dernières volontés de l’artiste concernant son projet muséal, plusieurs professionnels se sont affairés à la tâche complexe que fut le réaménagement de ces quelques pièces. Entre le défi de présenter un décor fidèle à l’époque et la nécessité d’assurer une bonne compréhension entre les différents corps de métier impliqués dans la campagne, l’exemple du musée Gustave Moreau illustre bien la complexité d’un tel projet. Repenser un musée, une problématique actuelle dans un contexte où la culture tend à être mise à l’écart.

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Nouvelles salles au rez-de-chaussée
Crédits : Patricia Bérubé

Situé dans un ancien hôtel particulier au 14, rue de La Rochefoucauld, en plein cœur de Paris, ce petit musée conserve environ 15 000 œuvres originales du peintre symboliste Gustave Moreau. Très conscient du besoin d’assurer la pérennité de son travail, l’artiste décide de transformer sa maison et son atelier en musée dès 1895[i]. C’est ainsi que, quelques années plus tard, suite à son décès et suivant les instructions laissées dans son testament, la ville de Paris accepte le legs de sa maison. À partir de 1902, l’établissement fait donc partie des musées nationaux et plusieurs campagnes de restauration et de rénovation s’enchaînent afin de remédier à la vétusté des lieux.

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Salle C, rez-de-chaussée
Crédits : Patricia Bérubé

La restauration : des choix pas si faciles

Accomplissant là un véritable travail archéologique, l’équipe s’est donné comme objectif de respecter le témoignage du passé. Se basant à la fois sur les écrits de l’époque, de même que sur des sondages[ii] effectués sur les lieux en grattant les différentes boiseries, on peut affirmer que l’équipe a réussi cette dernière campagne de restauration avec brio. En effet, il a fallu prendre un nombre impressionnant de décisions afin d’élaborer une ligne directrice qui garantirait une bonne cohérence entre toutes les salles. Comment décider sur quel style arrêter son choix alors que les sondages et les textes permettent de faire ressortir au moins trois périodes distinctes ? Doit-on se baser sur les derniers travaux, ayant eu lieu après la mort du peintre, ou faut-il plutôt focaliser sur la période précédente, soit de son vivant ? À ce propos, l’équipe a choisi de s’inspirer des écrits relatant les travaux au moment où le musée a été refait, en 1903. Ceux-ci présentaient des descriptions très détaillées des couleurs et des papiers peints en fonction de chaque salle, permettant ainsi une meilleure compréhension des tonalités choisies. Par la suite, il a fallu choisir aussi les papiers peints et les refaire fabriquer en Angleterre chez un artisan spécialisé[iii]. Par ailleurs, en réalisant les travaux, l’équipe a découvert des traces des papiers peints d’origine, ce qui l’a fortement confortée dans ses décisions.

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Salle D, rez-de-chaussée
Crédits : Patricia Bérubé

Une muséographie spectaculaire

Réputé pour sa muséographie demeurée intacte depuis 1903, le musée Gustave Moreau charme les visiteurs qui s’y hasardent. Présentées dans un meuble tournant imaginé par l’artiste lui-même, les aquarelles de l’artiste peuvent être consultées d’une manière à la fois plus dynamique et intimiste. D’ailleurs, on retrouve le même genre de système dans la salle C du rez-de-chaussée, permettant de parcourir les œuvres un peu comme on feuillette un livre. Ce petit rappel contribue à renforcer la cohérence qui unit toutes les pièces de cet établissement.

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Célèbre escalier à vis reliant les ateliers de Gustave Moreau aux 2e et 3e étages
Crédits : Patricia Bérubé

Participation discrète

Bien que les principaux acteurs de cette restauration soient bien connus, il importe de mentionner la participation, bien que discrète, du consultant Hubert Le Gall. Ce nom vous est peut-être familier. En effet, ce designer français s’est vu confier la scénographie de l’exposition Fabuleux Fabergé au Musée des beaux-arts de Montréal, où on peut d’ailleurs retrouver plusieurs de ses créations au sein de la collection permanente. Dans le cas du musée Gustave Moreau, il est intéressant de noter que son intervention discrète s’avère justifiée par l’enjeu d’un décalage de compréhension entre les besoins du conservateur et les propositions parfois idéalisées des architectes. En effet, il est fréquent que les musées n’aient pas une idée claire de ce qu’ils veulent réellement, ou qu’ils ne parviennent pas à formuler distinctement leurs besoins. Ceci engendre parfois des situations de conflits, encore plus lorsque l’on doit prendre compte d’un budget bien défini. Ainsi, il s’agit de canaliser les besoins et les priorités de manière à formuler des demandes plus claires et plus précises aux architectes.

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Atelier de Gustave Moreau
Crédits : Patricia Bérubé

Témoignant de la nécessité d’éviter de suivre la voie de la facilité en valorisant des choix personnels, les décisions prises dans le cadre de cette campagne confèrent une ambiance intimiste à ces lieux, ambiance nous rappelant un passé pas si lointain.

Pour suivre les projets d’Hubert Le Galle en France et ailleurs, suivez-le sur son site web, au : https://hubertlegall.wordpress.com/

Musée national Gustave Moreau
14, rue de La Rochefoucauld, Paris, 75 009
Lundi, mercredi et jeudi : 10 h – 12 h 45 et 14 h – 17 h 15
Vendredi à dimanche : 10 h – 17 h 15
http://www.musee-moreau.fr/informations-pratiques-1

[i] Dossier de presse concernant la réouverture complète du musée en janvier 2015. En ligne ‹ http://www.musee-moreau.fr/sites/musee-moreau.fr/files/dossier_de_presse-reouverture.pdf ›. Consulté le 23 mars 2015.
[ii] Le terme sondage est utilisé ici dans son contexte archéologique et fait référence à une technique d’exploration locale. En étudiant la superposition des couches de peinture sur les murs et les boiseries, l’équipe put reconstituer le décor historique.
[iii] Hubert Le Gall, lors d’une entrevue avec Patricia Bérubé le 19 mars 2015.

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