Incursion dans l’univers de Yinka Shonibare

Par Catherine Lafranchise

C’est avec grande impatience que j’attendais la tenue de l’exposition Pièces de résistance de Yinka Shonibare à Montréal. J’ai eu la chance par le passé de visionner quelques-unes de ses œuvres vidéo et de voir une de ses reconstitutions de tableaux, mais rien de plus. Ainsi, l’exposition présentée à la fondation DHC m’a permis de faire une incursion dans le vaste univers artistique de Shonibare.

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Vue d’exposition « Yinka Shonibare MBE : Pièces de résistance« , 2015, DHC/ART Fondation pour l’art Contemporain, Montréal. De gauche à droite: The Age of Enlightenment – Immanuel Kant, 2008; Fake Death Picture (The Suicide – Leonardo Alenza), 2011; Fake Death Picture (The Death of Chatterton – Henry Wallis), 2011. Photo: Richard-Max Tremblay

Puisant ses sources d’inspiration autant du théâtre, de la danse, de l’art de performance que de l’art du 18e siècle, Shonibare nous livre des œuvres d’un genre nouveau fortement influencées par les limites de l’art ethnique. En effet, l’artiste d’origine nigérienne s’est intéressé à cet art et à la vision de celui-ci par les civilisations occidentales. Shonibare se joue des codes associés à l’art ethnique pour les fusionner avec des symboles classiques du bon goût bourgeois et aristocrate occidental afin de questionner leur importance et leur donner une tout autre dimension.

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Vue d’exposition « Yinka Shonibare MBE : Pièces de résistance« , 2015, DHC/ART Fondation pour l’art Contemporain, Montréal. Mr. and Mrs. Andrews without their Heads, 1998. Photo: Richard-Max Tremblay.
Mr. And Mrs. Andrews without their Heads, avec l’aimable concours du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, acheté en 1999.

Son œuvre Mr. and Mrs. Andrew without their Heads se veut une transformation de la célèbre toile de Gainsborough Mr. and Mrs. Andrew. Shonibare reprend la position des personnages dans la toile pour donner la même à ses mannequins. Il pare ceux-ci de tissus wax, faisant ainsi un clin d’œil à ses origines africaines puisque ce matériel possède une grande connotation ethnique pour les occidentaux. Ce tissu, fortement inspiré par les motifs aperçus dans les colonies indiennes, a été créé par les Néerlandais et fut dès lors acheminé dans les colonies africaines. De cette façon, le rattachement aux colonies africaines est biaisé puisqu’il n’est pas issu directement de leur culture. Ainsi, Shonibare se joue des codes associés à l’art bourgeois du 18e siècle pour faire réfléchir le spectateur sur les appropriations culturelles en représentant deux membres de l’aristocratie anglaise de l’époque vêtus dans un genre nouveau.

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Homeless Child 3
Crédits : Yinka Shonibare MBE, sous la licence de SODRAC. Photo : Stephen White avec l’aimable concours de James Cohan Gallery, New York & Shanghai

Dans la même salle, l’œuvre Homeless Child 3 dévoile un mannequin ayant la taille d’un enfant recroquevillé sur lui-même et portant sur ses épaules une pile de valises. L’artiste a disposé sur le mannequin un globe terrestre en verre en guise de tête. Cette œuvre possède une grande connotation sur l’héritage laissé par les origines multiples et le poids laissé sur les épaules de ces descendants d’immigrants. Jusqu’où faut-il se rattacher à ses racines si la culture en question nous est totalement étrangère en raison de l’éloignement ?

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Vue d’exposition « Yinka Shonibare MBE : Pièces de résistance« , 2015, DHC/ART Fondation pour l’art Contemporain, Montréal. Odile and Odette, 2005. Photo: Richard-Max Tremblay.

Dans la salle suivante, deux vidéos de Shonibare sont présentés. Odile and Odette a particulièrement attiré mon attention. On y voit deux danseuses de ballet presque identiques, avec seule différence la couleur de la peau: une a la peau blanche et l’autre noire. L’œuvre vidéo est réalisée de sorte que les danseuses effectuent les mêmes mouvements de part et d’autre d’un cadre. Ainsi, on devient hypnotisé par la chorégraphie et on s’interroge sans cesse afin de déterminer quelle danseuse imite l’autre. Cette œuvre pousse la réflexion sur les limites de l’imitation et la reproduction de schèmes de civilisations diamétralement opposées.

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Addio del Passato (arrêt sur image)
Crédits : Yinka Shonibare MBE, sous la licence de SODRAC. Photo : Stephen White avec l’aimable concours de James Cohan Gallery, New York & Shanghai

Dans le bâtiment attenant, au dernier étage, est présentée une vidéo époustouflante. Déjà, dans la cage d’escalier, il est possible d’entendre La Traviata de Verdi entonnée par une chanteuse d’opéra. Une fois arrivé sur l’étage, on se rend compte que la vidéo présentée reprend les œuvres des tableaux vivants des étages précédents pour reconstituer un récit narratif nous racontant la mort subite en pleine mer de l’époux de la protagoniste du film. L’hymne de désespoir de cette dernière se fait entendre tandis que les images du récit, entrecoupées avec les images de la protagoniste mélancolique, défilent sous nos yeux. L’œuvre est envoûtante et récapitule bien l’univers complexe de Shonibare.

Bref, cette première exposition solo de Yinka Shonibare en sol montréalais vaut le détour. On ne peut s’empêcher de se questionner tout au long de la visite sur les limites de l’art ethnique et l’utilité de cet acronyme péjoratif dans le monde de l’art actuel.

Pièces de résistance – Yinka Shonibare
Jusqu’au 20 septembre 2015
Fondation DHC
465, rue St-Jean
Métro Square-Victoria OACI
Mercredi – vendredi : 12 h à 19 h, samedi – dimanche : 11 h à 18 h

http://dhc-art.org/fr/yinka-shonibare-mbe-exposition/

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