Entre addiction et obsession : la cyberculture selon Jon Rafman

Par Violette Loget

Je pense qu’il m’aura fallu pas mal plus de temps que nécessaire pour écrire cet article sur Jon Rafman, un jeune artiste montréalais auquel le Musée d’art contemporain de Montréal consacre une exposition estivale. Pas parce que l’exposition m’a laissée indifférente, loin de là, mais parce que je tape l’article à l’ordinateur et que la tentation du web m’accapare temps et esprit. Mes trouvailles Internet de la matinée se présentent sous la forme d’un énième chauffard russe, d’ados s’explosant le foie à coup de tequila à Kavos, en Grèce, et d’un pug déguisé en Harry Potter. Internet est addictif : c’est une mine d’or exposant la tragicomédie humaine au travers du filtre désincarné d’un écran neutre. Rafman est un collectionneur du web qui, avec humour et sans jugement, nous confronte à nos comportements en tant que consommateurs et accros du monde virtuel. L’artiste met à nu notre imaginaire collectif version world wide web; ses œuvres dévoilent les internautes comme ridicules, obscènes et débridés. Le visiteur doit jouer le jeu et faire l’expérience de l’inquiétante étrangeté[i] des multiples personnages qui jalonnent l’exposition. En guide aguerri[ii], Rafman expose la fragilité mentale de nos semblables et nous plonge dans les abîmes du dark web, à travers un discours parfois angoissant, parfois libérateur.

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Détails de Still Life (Betamale), 2013, vidéo
Crédits: Loïc Lefebvre

L’entrée de l’exposition nous plonge dans un corridor au bout duquel on aperçoit le profil assis d’un individu enfermé dans un cube de verre qui regarde des images défiler sur un écran. Intrigué, on prend sa place; l’habitacle nous déconnecte de l’espace de déambulation tout en nous affichant, transparent, aux regards des autres visiteurs. Le son d’enceintes stéréo collées à nos oreilles nous coule dans le cerveau. Inondé d’images licencieuses, on devient utilisateur anonyme, annihilé par l’écran. Le ton est donné : Rafman expose brutalement les excès de la surconsommation réelle et virtuelle. Ses natures mortes aux claviers font état de l’encombrement omniprésent des postes de travail dans les vies des spectateurs et, à la manière de vanités modernes, elles renvoient à la surcharge physique et mentale d’une utilisation pathologique de l’ordinateur.

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Détails de Kool-Aid Man in Second Life (Cabine), 2015, matériaux divers
Crédits: Loïc Lefebvre

Plusieurs espaces de visionnement sont disséminés le long de l’exposition. Immersifs, ils propulsent le spectateur dans les positions de l’amateur d’armes, du gamer, de l’accro à la pornographie, du junkie du web ou du fétichiste des peluches. Voyeur et participant, face à des œuvres vidéo construites de streams et de GIF subversifs[iii], le visiteur ressent la curiosité malsaine, le mal-être, l’isolement et l’inconfort associés à la dépendance à Internet. Au terme de l’exposition, une installation de Rafman nous invite à nous allonger sur un linceul rouge de plastique froid, la tête faisant face à la vidéo Oh the Humanity, qui nous renvoie l’image mortifiante de l’évolution de la société des loisirs à l’ère de la consommation de masse, sous la forme d’une foule dense et anonyme, cahotant au rythme de la piscine à vagues d’un énième parc d’attractions.

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Vue d’une salle d’exposition
Crédits: Loïc Lefebvre

En définitive, l’œil aiguisé et la pratique multiforme de Jon Rafman lui permettent de rendre compte avec brio — et sans condescendance — de la dérive nocive de notre rapport aux technologies, de notre perte de repères face à l’immensité du champ des possibilités du numérique et des excès de notre consommation de produits virtuels, tant les jeux vidéo que la pornographie et les médias sociaux.

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Couple devant You are Standing in an Open Field (Waterfall), 2015
Crédits: Loïc Lefebvre

Jon Rafman
Jusqu’au 13 septembre
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest
Métro Place des arts
Lundi : 11 h à 18 h, mercredi – vendredi : 11 h à 21 h, samedi – dimanche : 10 h à 18 h

http://www.macm.org/expositions/jon-rafman/

En bannière :
Détails de You are Standing in an Open Field (Ancient Ruins)
Crédits: Loïc Lefebvre

[i] Selon Freud, l’inquiétante étrangeté est une angoisse « qui se rattache aux choses connues depuis longtemps et en tout temps familières ». Caterina Albano, « L’étrangeté : une dimension de l’art contemporain », Esse, vol.62, hiver 2008.
[ii] Un article signé Marc Lanctôt, commissaire de l’exposition, est consacré aux rôles incarnés par Jon Rafman à travers son œuvre, du guide au flâneur en passant par l’ethnographe. Marc Lanctôt, « À l’aube d’un âge nouveau, vous êtes debout dans un champ, le regard plongé loin dans le passé, incertain de la direction à prendre », Jon Rafman, MAC, Montréal, 2015, p.138-153.
[iii] En informatique, le streaming est une technique de diffusion multimédia permettant de visualiser un fichier sans attendre son téléchargement complet, alors que le GIF animé est un fichier comprenant plusieurs images formant une animation en boucle. Bertrand Bathelot, Définitions Web-Marketing, 2011. En ligne. <http://www.definitions-webmarketing.com&gt;. Consulté le 4 août 2015.

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