Hégémonie de la mort à l’ère d’internet

Par Catherine Lafranchise

Avec l’exposition AFTER FACEB00K : À LA DOUCE MÉMOIRE <3, présentée au Musée McCord dans le cadre du Mois de la Photo, le collectif After Faceb00k explore les limites de l’éloge mortuaire sur la plate-forme du même nom.

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Vue de la salle d’exposition
Crédits : Avec l’aimable autorisation des artistes et du Musée McCord

Une scénographie funèbre

Lorsque le visiteur entre dans la pièce de l’exposition, il se sent automatiquement déstabilisé par son faible éclairage et un son continu s’apparentant à un rythme cardiaque. Neuf processeurs informatiques, surplombés par des téléviseurs, sont disposés de sorte qu’ils ressemblent à des stèles funéraires et donnent à première vue l’étrange sensation d’être dans un cimetière. Sur les téléviseurs suspendus au plafond défilent des captures d’écran présentant des photos publiées sur Facebook et ayant un lien évident avec la mort. Pour être en mesure de bien voir les écrans, le visiteur n’a d’autre choix que de se coucher par terre, donnant ainsi l’impression d’être allongé parmi des pierres tombales. Défilant sur un rythme parfois saccadé avec différents temps de pause entre les différentes images, le collectif nous oblige à un rythme aléatoire et déstabilisant, amplifié par le son ambiant.

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In memory of Doris M. Lord, 2013
Crédits : Avec l’aimable autorisation des artistes © After Faceb00k

Le recours aux images au sein des rites funèbres

Montrant à la fois des photographies de pompes funèbres, d’animaux décédés, des égoportraits larmoyants et des portraits sous forme de montages kitsch, After Faceb00k questionne la pertinence des ces photographies sur les réseaux sociaux. Le plus étrange dans cette exposition n’est pas tant le fait que ces photographies existent, mais plutôt le fait qu’elles ont été intentionnellement mises sur internet via un compte public. Est-ce pertinent de partager une photographie du corps inanimé de son chat sur Facebook accompagné d’une mention du genre « repose en paix » ? En quoi l’action de partager cette image sur les réseaux sociaux aide-t-elle à passer à travers le processus d’acceptation de la mort ?

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Jamie Rae Leininger Porter, 2014
Crédits : Avec l’aimable autorisation des artistes © After Faceb00k

Néanmoins, jusque dans les années 1960, il était courant de montrer, sur les signets funéraires, la photographie du défunt dans son cercueil. Ainsi, le collectif nous pousse à nous questionner sur notre rapport aux images dans les rites funèbres et sur notre obsession de tout partager de nos vies sur les réseaux sociaux.

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In memory of Navy Seal Aaron Carson Vaughn, 2014
Crédits : Avec l’aimable autorisation des artistes © After Faceb00k

Voyeurisme & égotisme

Le plus déconcertant avec cette exposition, c’est que les images présentées sont des captures d’écran. Celles-ci montrent à la fois la photographie publiée, son contexte de diffusion, les commentaires associés à sa publication et le moment auquel la capture d’écran a été effectuée par le collectif. Ces informations nous révèlent donc à la fois l’intention derrière la diffusion, les commentaires (souvent remplis de fautes d’orthographe) émis par des proches de l’usager Facebook, le nombre de like sur chaque photo, mais aussi l’heure à laquelle After Faceb00k a gardé l’image en mémoire. Il est donc curieux de voir que certaines captures d’écran ont été faites en plein milieu de la nuit. Si la publication de ces images sur les médias sociaux se rapproche de l’égotisme et à la recherche de la compassion, peut-on ainsi nommer le collectif de voyeurs ? Dans un même ordre d’idée, qui sommes-nous pour juger ces utilisateurs Facebook, qui visiblement ne se soumettent à aucune norme d’utilisation de la plate-forme alors que nous sommes aussi des usagers de cette dernière et que nous pratiquons le voyeurisme (certes, à petite échelle) sur une base régulière ?

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In memory of Navy Seal Aaron Carson Vaughn, 2014
Crédits : Avec l’aimable autorisation des artistes © After Faceb00k

Finalement, l’exposition d’After Faceb00k nous porte à réfléchir sur la publication de photographies sur internet et sur la façon dont nous percevons ces images. En publiant ces photographies, j’imagine que les usagers de Facebook y voient un rite funèbre maintenant répandu et permettant de faire le deuil d’un proche. En mon sens, ces images ne servent pas uniquement à solliciter de la sympathie des êtres proches par le biais des réseaux sociaux, elles nourrissent aussi un besoin narcissique que je crois plus profond que le deuil. Ainsi, le collectif soulève, par le biais de l’exposition, un problème particulier au 21e siècle : la mince frontière entre vie publique et vie privée.

AFTER FACEB00K : À LA DOUCE MÉMOIRE <3
Jusqu’au 10 janvier 2016
Musée McCord
690, rue Sherbrooke Ouest
Métro McGill
Lundi, mardi, jeudi & vendredi : 10 h à 18 h, mercredi : 10 h à 21 h, samedi – dimanche : 10 h à 17 h

http://www.mccord-museum.qc.ca/fr/expositions/after-faceb00k-a-la-douce-memoire/

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