Retour sur la Biennale de Venise 2015

Par Sabrina Chamberland-Desjardins

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Paysage vénitien
Crédits : Sabrina Chamberland-Desjardins

Pour son édition 2015, la Biennale de Venise et son commissaire invité, Okwui Enwesor, chapeautent le thème All the World’s Futures. Le choix de cette thématique aux bornes assez vastes s’est fait dans une optique inclusive, Enwesor affirmant vouloir « refléter à la fois l’état actuel des choses et l’apparence des choses ». Cette mouture 2015 est parsemée d’œuvres extrêmement pertinentes et marquantes, qui feront l’objet de cet article. Nous étions quatre membres de l’équipe d’Ex_situ à participer en mai dernier au cours « Analyse d’œuvres sur le site » portant sur la Biennale de Venise, ce qui me permet de vous livrer un compte-rendu de cet événement. Cap sur mes trois coups de cœur.

Pavillon japonais : Chiharu Shiota

L’artiste japonaise Chiharu Shiota présente aux visiteurs de la Biennale une immense installation, composée de deux barques à l’apparence usée au-dessus desquelles flotte une véritable mer de fil rouge, un pur délice pour les yeux. La démarche derrière The Key in the Hand est tout aussi intéressante que son aspect esthétique. L’artiste a fait un appel public dans le but d’amasser le plus de clés possible ayant déjà appartenu à des gens. Les clés ont par la suite été enfilées dans ces fils rouges qui, réunis bout à bout, mesurent plusieurs kilomètres de long. Cette œuvre traite des liens que les hommes tissent, à la fois entre eux et avec les objets – le choix de la clé est dans ce cas-ci très parlant, puisque celle-ci symbolise l’accès à un lieu qui serait sans elle clos : elle ouvre sur l’intimité de ce lieu – à travers le passage du temps. L’entremêlement du fil rouge fait se croiser, métaphoriquement, des centaines, voire des milliers d’existences. Les différents modèles de clés ainsi que l’usure des embarcations marines illustrent bien, quant à eux, le passage du temps.

Cette installation magnifique transcende l’espace du pavillon et nous submerge d’une poésie toute faite de rouge, en plus de nous toucher par la profondeur de sa thématique.

Chiaru Shiota Claire Savoie

Vue partielle d’installation de Chiharu Shiota, 2015
Crédits : Claire Savoie

Abounaddara : Snapshots of History in the Making

L’œuvre cinématographique Snapshots of History in the Making du collectif syrien Abounaddara est sans l’ombre d’un doute celle qui m’a frappée le plus fort dans toute la Biennale. Il s’agit d’un long métrage d’environ une heure dans lequel les membres d’Abounaddara, dont la grande majorité souhaite garder l’anonymat, s’immiscent dans la vie quotidienne des Syriens, alors que la révolution, originellement issue du Printemps arabe, crée des ravages sans précédent au sein du pays. Pour une fois, nous avons accès au point de vue des gens qui subissent chaque jour les conséquences du conflit, ce qui met au jour une perspective totalement différente de la situation, puisqu’habituellement nous en sommes informés par le biais des médias. Le collectif dénonce d’ailleurs ardemment la couverture médiatique américaine accordée au conflit ainsi que, de façon plus générale, la censure et le contrôle extrêmes de l’information en Syrie. Snapshots of History in the Making révèle le quotidien de ces gens comme vous et moi qui, face à l’adversité, parviennent tout de même à conserver un semblant de vie normale, malgré que l’horreur se lise dans leurs visages.

Lorsque le film a pris fin, l’émotion était palpable dans la salle. Les yeux transformés en ruisseau, je me suis retournée pour constater que chacune des personnes présentes pleurait. Il faut dire que la scène finale n’est sûrement pas étrangère à ce fait : on y voit plusieurs hommes penchés au-dessus d’un trou. Ces derniers semblent en train de déterrer ou d’enterrer quelque chose, mais comme l’angle que nous laisse la prise de vue est précaire, cela prend de nombreuses secondes avant que l’on se rende compte que ces hommes retirent un très jeune enfant des décombres d’une explosion. Cette poignante image reflète à la fois la gravité de la révolution syrienne et l’espoir d’un avenir plus radieux.

Pavillon canadien : BGL

Cette année, le Québec est à l’honneur au pavillon canadien, puisque c’est le collectif BGL qui y expose. La première installation est visible de l’extérieur du pavillon, où le collectif a décidé de recréer une façade de dépanneur, tel qu’on en connaît ici. BGL a apporté un emblème du Québec à Venise. Devant l’entrée du pavillon, des échafaudages donnent l’impression qu’il s’agit d’une zone encore en construction. Lorsqu’on entre dans le dépanneur, on peut y voir tous les produits que nous sommes habitués d’y retrouver au Québec.
L’exposition se poursuit avec une autre installation, qui consiste en un établi rempli de pots de peinture ouverts et d’objets entreposés.
La dernière oeuvre du collectif propose une immense structure ludique dans laquelle passe, par de nombreux panneaux en métal, une bille. BGL invoque ainsi nombre d’éléments qui font partie de notre quotidien et auxquels on peut aisément s’identifier. Ce pavillon m’a rendue extrêmement fière de ma nation. Ayant pris connaissance de bons nombres de pavillons, c’est avec grand bonheur que je peux affirmer qu’il s’agit de l’un des mieux réussis.

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Vue partielle d’installation, BGL, 2015
Crédits : Karine Gagné

Voilà, donc, mes trois pavillons préférés de l’édition 2015 de la Biennale de Venise. Il s’agit d’une expérience extrêmement enrichissante à vivre que je conseille à tout le monde que les arts touchent de près ou de loin!

http://www.labiennale.org/en/art/index.html

Pour plus d’articles sur les œuvres exposées à la Biennale de Venise, nous vous invitons à suivre le développement du 25e numéro papier d’Ex_situ, dont le thème est la Biennale de Venise. À lire cet automne.

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