Le corps comme canevas

Tatouages par Éric Dufour, studio Art Cyniq
Crédits : www.facebook.com/flyingeric.artcyniq, avec l’autorisation de l’artiste

Par Patricia Bérubé

En plein tourbillon créatif, Éric Dufour jongle quotidiennement avec ses trois passions : le dessin, la peinture et le tatouage. Propriétaire de la shop Art Cyniq, située dans le quartier Rosemont, son art accroche le regard par son style contemporain et cartoony. Que ce soit en tatouage ou en peinture, ses personnages très stylisés sont toujours entourés d’un tracé blanc et se détachent sur le fond souvent composé d’un univers complètement éclaté. Voici un résumé de ma rencontre avec cet artiste extrêmement sympathique.

dufour_image1_patricia_berube

Portrait d’Éric Dufour
Crédits : P. Bérubé

P : À quoi ressemblait ton parcours académique avant ton plongeon dans le monde du tatouage?

É : J’ai étudié en arts au cégep du Vieux-Montréal (DEC). Par la suite, j’ai commencé un baccalauréat à Concordia en peinture et dessin avec une majeure en peinture. Malheureusement, je n’ai pas terminé ce programme puisque j’ai quitté l’université après un an, ressentant le besoin de m’éloigner de Montréal et de voyager. Aussi, il faut savoir qu’à l’époque, vers 1998, le milieu du tatouage était plutôt mal vu au sein du milieu artistique. Il y avait une grosse différence entre les gens de l’école, davantage bourgeois et l’art plus populaire issu des tatoueurs en provenance de diverses classes sociales. Les universitaires se moquaient ouvertement du travail des tatoueurs, ce qui me plaçait dans une situation ambigüe puisqu’à l’extérieur de ma formation académique, je débutais également dans cet autre domaine. Je n’arrivais pas à concilier les deux mondes.

P : Mais comment es-tu passé d’un milieu artistique et académique à celui du tatouage ?

É : En fait, je tatouais déjà depuis l’âge de quinze ans. Mes amis et moi on avait des machines et on tatouait dans le sous-sol. J’ai arrêté parce que je trouvais ça trop ennuyant. Quelques années plus tard, à dix-huit ans, je vendais mes modèles de tatouages dans les shops et, un jour, un patron m’a dit qu’il aimait vraiment mes dessins. Il m’a mis en contact avec un de ses collègues et j’ai été formé un peu par toute l’équipe du salon. J’ai travaillé dans plusieurs endroits où j’ai continué à en apprendre davantage sur les techniques du métier. J’ai donc quitté mon emploi sur une ferme pour lequel j’étais payé cinq dollars l’heure et je me suis concentré sur le tatouage, parallèlement à mes études collégiales.

dufour_image2_patricia_berube

Art Cyniq
Crédits : P. Bérubé

P : Qu’est-ce que tu tatouais au début ?

É : Principalement ce que les gens me demandaient. À l’époque, les clients entraient dans le studio et pouvaient sélectionner le modèle qu’ils voulaient se faire tatouer. Le style New School était très populaire, et c’est étrange de voir que ce genre refait surface actuellement. On modifiait les modèles au besoin selon les demandes des clients. J’ai vraiment fait de tout, passant des bracelets celtiques aux Looney Tunes et jusqu’aux fameux barbelés. J’ai travaillé dans le Street Shop pendant presque trois ans et je faisais en moyenne une dizaine de tatouages par jour. Les clients avaient une préférence marquée pour les tatouages plus petits, surtout les femmes. Dans mes temps libres, je me déplaçais avec ma valise et j’allais chez mes amis pour réaliser mes propres projets New School sur eux. Je n’ai jamais délaissé le dessin ou la peinture parce que je considère que c’est en complémentarité à mon métier de tatoueur.

P : Combien de temps est-ce que cela a pris pour que tu aies la liberté de développer ton propre style dans un salon de tatouage?

É : Ça a pris du temps, je dirais une dizaine d’années facilement. C’était plus difficile de développer un style à l’époque puisque la technique primait sur le résultat visuel. Par exemple, aujourd’hui, il est possible de créer des effets visuels plus personnalisé en dérogeant à cette technique : coups d’aiguilles visibles, interprétations variées, etc. Je n’aurais pas pu faire tout cela dans le passé parce que les tatoueurs auraient pointé mon travail du doigt en disant que ce n’était pas acceptable.

dufour_image3_patricia_berube

Art Cyniq
Crédits : P. Bérubé

P : Si tu commençais ta carrière en tant que jeune tatoueur aujourd’hui, crois-tu que ce serait plus difficile compte tenu de la prolifération des styles à travers, par exemple, des plateformes comme Instagram ?

É : C’est difficile pour moi de m’imaginer dans cette situation, mais je crois que ça doit être particulièrement compliqué pour les jeunes qui commencent. Ils sont bombardés par un nombre incroyable de styles qui peuvent les influencer et cela peut poser des problèmes de droits d’auteurs. Il n’est pas toujours évident de savoir si un jeune tatoueur a réellement développé un style ou s’il a copié quelque chose qu’il a vu sur Instagram. C’est compliqué de définir leur parcours et j’ai l’impression qu’on sera plus en mesure de catégoriser leurs styles dans une dizaine d’année, avec du recul. Je dois avouer que je suis content de ne pas devoir me battre aujourd’hui pour faire reconnaître mon style. J’ai déjà fait ce combat dans le passé, mais d’une façon différente.

P : Quels aspects de ton métier t’embêtent et te plaisent particulièrement ?

É : Ce que j’aime le moins, c’est de devoir faire toute la préparation pour la séance de tatouage qui nécessite quand même un certain temps. C’est un peu le côté clinique de mon travail et, dans ce sens, je trouve ça intéressant car ça rappelle le côté dangereux du tatouage. J’aime quand les lignages sont déjà faits et que je peux me concentrer sur la couleur. Je me considère très chanceux de pouvoir faire de l’art à tous les jours, et encore plus d’être payé pour le faire, cela me permet de poursuivre ma passion pour la peinture dans mes temps libres.

dufour_image4_patricia_berube

Vues de l’atelier de peinture d’Éric
Crédits : P. Bérubé

P : Comment est-ce que tu définirais ton style ?

É : En tatouage, mon style est catégorisé comme du New School, donc un style très coloré avec des dégradés plus travaillés et qui s’inspire des mangas ou de la bande-dessinée. Moi, je dis souvent que je fais des cartoons. J’aime le côté exagéré dans les postures et les expressions. En ce qui concerne ma peinture, c’est différent. Je ne saurais pas trop comment la situer par rapport aux courants artistiques déjà existants.

P : Est-ce que des artistes t’ont inspiré plus que d’autres ?

É : Je n’ai pas beaucoup d’idoles tatoueurs, cependant, j’ai énormément d’estime pour la shop Everlasting Tattoo à San Francisco, parce que j’admire la volonté qu’ils ont eue de rompre avec les conventions stylistiques en 1980. Grâce à de tels artistes, les gens ont commencé à accepter l’idée que le tatouage pouvait être non traditionnel. Ça a amené une grande liberté pour les tatoueurs. En peinture, je n’ai pas vraiment d’artiste préféré parce que j’apprécie l’œuvre de plusieurs peintres comme, par exemple, Pierre Soulages.

dufour_image5_patricia_berube

Toiles d’Éric Dufour, Airbrush et techniques mixtes
Crédits : P. Bérubé

Qualifiant parfois son art comme étant « weird », Éric Dufour s’illustre à la fois par son imagination débordante, son expertise, mais aussi par sa personnalité attachante. Toujours à l’écoute de ses clients, il accorde une grande importance au travail bien fait et encore plus à la satisfaction de ses clients. La complémentarité de son art contribue à l’évolution de son style, lui permettant de raffiner les éléments qui constituent sa signature artistique. Il prépare actuellement une exposition pour ses œuvres peintes et celle-ci devrait se tenir à Montréal l’automne prochain.

Plus d’œuvres sont disponibles sur sa page Facebook : www.facebook.com/flyingeric.artcyniq.

Art Cyniq
2233, boul. Rosemont
Métro Rosemont
Mercredi – samedi : 12 h à 19 h, dimanche : 12 h à 17 h

Publicités