Dana Schutz : une heureuse figuration de l’irreprésentable

Breeders, 2002, huile sur toile, 213.4 x 228.6 cm. Collection particulière, New York. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Petzel.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Par Valérie Savard

Dans ce survol de la carrière de Dana Schutz, peintre américaine diplômée de l’Université Columbia de New York, le Musée d’art contemporain de Montréal nous propose une joyeuse réflexion sur l’irreprésentable. Cette rétrospective, qui met de l’avant les créations les plus récentes de la peintre, présente, en plus de quelques pièces singulières, quatre séries de tableaux rassemblés sous des titres évocateurs de l’impossible représentation qui traverse l’œuvre de Schutz : Self Eaters, Gods, How We Would…, et Triple Action.

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Twin Parts, 2004, huile sur toile, 198.1 x 182.9 cm. Collection particulière, New York. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Petzel.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Tout l’intérêt de ces toiles provient des confrontations entre représentation et figuration qu’elles donnent à voir, brillamment soutenues par l’esthétique des avant-gardes tels le cubisme et l’expressionisme. Le procédé de Schutz, dans plusieurs de ses toiles, dont celle-ci, de la série Triple Action, consiste en effet à tenter de figer dans le temps un objet ou un acte très concrets, voire quotidiens, comme un éternuement ou l’art de s’habiller en vitesse. Les situations ainsi créées portent des titres évocateurs : Getting Dressed All at Once; Swimming, Smoking, Crying; Sneeze; Shaving.

Par exemple, dans Sneeze, toile qui accueille le visiteur, la peintre tente de saisir l’instantanéité d’un éternuement. Le tableau à prédominance jaune et bleue donne l’impression que son contenu a été projeté vers l’avant. Il présente une jeune fille au visage crispé – les yeux sont mis en relief par un amas de peinture qui ressort de la toile –, sans défense face à ce qui évoque une attaque subite de son corps et dont les cheveux tendent à se confondre avec la matière qu’elle expulse de son nez.

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Getting Dressed All at Once, 2012, huile sur toile, 186.7 x 142.9 cm. Collection particulière, New York. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Petzel.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Les couleurs vibrantes que proposent ces œuvres et l’humour qui les sous-tend dégagent une impression de légèreté qui ne doit pourtant pas occulter la réflexion de leur fondement. Les textes explicatifs de cette exposition invoquent à de multiples reprises la détresse qui se dégage des peintures de Schutz – entre autres celles des séries How We Would… et Triple Action ­–, détresse qui serait en de nombreux cas liée à la vitesse écrasante du monde contemporain et à la perte des repères qu’elle induit. John Zeppeteli, directeur général et conservateur en chef du MAC, évoque à cet effet « l’horreur, allégée par une impression de futilité perplexe et résignée[i] » qui se dégage du tableau Cooking, Shaking, Peeing (2009).

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Swimming, Smoking, Crying, 2014, huile sur toile, 114.3 x 121.9 cm. Collection du Nerman Museum of Contemporary Art, Kansas. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Petzel.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Il semble, malgré tout, que le fil qui traverse cette rétrospective est constitué par des méditations simultanées sur la création et le devenir, tissées de fils réflexifs sur l’art et l’impossible  représentation : celle de la création (Gods) de l’autocréation (Self Eaters), de la simultanéité temporelle (How We Would…) et de la complexité du vécu humain (Triple Action).  Les séries Self Eaters et Gods sont, à cet égard, particulièrement intéressantes. Dans la pièce consacrée à la première, on indique : « les créatures grotesques de la séries des Self Eaters assument leur autonomie en se définissant dans leur être propre. Autosuffisantes, elles sont sans origines et constamment en état de devenir suivant un cycle de destruction et de régénération. »

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Face Eater, 2004, huile sur toile, 58.4 x 45.7 cm. Collection particulière, New York. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Petzel.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Cette perspective créatrice, qui m’a semblé davantage marquée que celle de la détresse, sans pour autant exclure celle-ci, procure un caractère dérisoire à cette œuvre, qui semble ainsi faire un pied-de-nez à ce monde contemporain que l’artiste dévoile de façon distordue et vibrante.

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Shaving, 2010, huile sur toile, 182.9 x 213.4 cm. Collection particulière, Londres. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Petzel.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Dana Schutz
Jusqu’au 10 janvier 2016
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Ste-Catherine Ouest
Métro Place-des-Arts
Mardi : 11h à 18h, mercredi à vendredi : 11h à 21h, samedi-dimanche : 10h à 18h

http://www.macm.org/expositions/dana-schutz/

[i] John Zeppetelli, « Dana Schutz », Le Magazine du Musée d’art contemporain de Montréal, vol. 26, no 2, automne 2015, p. 3.

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