John Boyle-Singfield : réflexion sur la culture contemporaine de l’image

John Boyle-Singfield, Reconstitution, 2015
Crédits : John Boyle-Singfield

Par Karine Gagné

Sans doute croisez-vous chaque jour via publicités, internet, journaux et magazines, des photographies et vidéos tirées de banques d’images. Moyennant un faible coût de reproduction et souvent libres de droits, ces images standardisées sont, la plupart du temps, une manière facile et économique pour bon nombre d’entreprises et de médias d’illustrer leurs propos. À travers ce recyclage photographique et vidéographique, l’image originale, continuellement décontextualisée, perd ainsi son identité, son authenticité. Qu’en est-il lorsque ces reproductions migrent du côté de l’institution artistique ? C’est précisément ce à quoi réfléchit John Boyle-Singfield dans son exposition solo Reconstitution, qui occupe la deuxième salle de la Galerie Trois Points, transformée pour l’occasion en salle de projection. C’est donc dans la pénombre que le visiteur découvre le premier long métrage de l’artiste.

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John Boyle-Singfield, Reconstitution, vue d’exposition, 2015
Crédits : Guy L’Heureux

Deux écrans occupent la salle. À gauche est présenté Baraka, un documentaire reconnu pour ses qualités visuelles produit en 1992 par Ron Fricke. Réflexion sur le monde et la culture, le film, sans dialogue, est composé de multiples séquences tournées sur divers continents. À droite, une réinterprétation de Baraka, méticuleusement réalisée avec des échantillons vidéo trouvés sur des banques d’images et réappropriés par Boyle-Singfield. Le tout forme Reconstitution, un travail monumental et l’aboutissement de plusieurs mois de recherche, de sélection et de montage.

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John Boyle-Singfield, Reconstitution, vue d’exposition, 2015
Crédits : Guy L’Heureux

Suite pertinente aux considérations de l’artiste pour l’appropriation populaire, Reconstitution confronte le regardeur à une réalité actuelle, celle de l’hyper disponibilité de l’image et de son appropriation généralisée. Vouées à des fins commerciales, les photographies et vidéos déposées sur les photothèques sont en soi témoins du pouvoir mercantile de l’image. Ainsi, pour contrer la reproduction gratuite, un fichier de basse qualité surmonté d’un filigrane au nom de la banque d’images servira d’aperçu à l’acheteur potentiel. Or, Boyle-Singfield se joue de cette barrière et en fait l’objet de son travail. Les séquences qui défilent à l’écran, légèrement pixélisées et contaminées des noms « gettyimages », « shutterstock », ou encore « videoblocks », font état de l’acte de copie et de fait, interrogent la valeur ontologique de l’image à l’ère des nouvelles technologies. Les auteurs à l’origine de ces reproductions n’existent ici que par l’entremise d’un numéro d’identification — ou pourrions-nous dire, un numéro de série — apposé sur chaque séquence et témoignent de fait de la perte de propriété et d’authenticité de l’image inhérente aux effets de la prolifération des diverses plateformes de diffusion qui sont à la portée de tous. L’œuvre vidéo, composée de séquences appropriées gratuitement par l’artiste, exposée dans un lieu voué à la vente d’œuvres d’art, n’est d’ailleurs pas sans remettre en question le phénomène d’indexation propre au monde de l’art.

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John Boyle-Singfield, Reconstitution, vue d’exposition, 2015
Crédits : Guy L’Heureux

En constant dialogue, les deux films présentés côte à côte donnent au spectateur le loisir de comparer les séquences originales à celles trouvées sur internet par Boyle-Singfield. De là en ressort toute la complexité du travail : lieux, angles de prise de vue, transitions jour/nuit, durée des séquences, paysages, rites culturels et religieux, etc. Tout est considéré ici par l’artiste afin que son long métrage colle le plus possible à l’original. Qui plus est, en choisissant des images actuelles, captées tout au plus une vingtaine d’années après celles de Fricke, Boyle-Singfield réactualise Baraka et l’ancre dans la culture contemporaine, agissant comme une démonstration de l’évolution sociétale et culturelle d’aujourd’hui. Avec des moyens modernes, l’artiste recontextualise le film, le met au goût du jour.

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John Boyle-Singfield, Reconstitution, 2015
Crédits : John Boyle-Singfield

Dans une époque où tout un chacun produit, s’approprie et diffuse photographies et vidéos comme bon lui semble, Boyle-Singfield nous oblige ainsi à regarder l’image, à lui faire face. Il démontre, comme l’écrivait Susan Sontag, que derrière chaque image se trouve une image[i].

Reconstitution — John Boyle-Singfield
Jusqu’au 19 décembre
Galerie Trois Points
372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 520
Métro Place des arts
Mardi – vendredi : 10 h à 18 h et samedi : 12 h à 17 h

[i] Susan Sontag, « Le monde de l’image », Sur la photographie, Paris, Christian Bourgois, 2008 [1977], p. 236-237.

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