À bout de souffle, la création de l’univers. Grosse fatigue, de Camille Henrot

Par Valérie Savard

Camille Henrot, Grosse fatigue, 2013, vidéo (couleur, sonore) 13 min. Avec l’aimable permission de l’artiste, Silex Films et kamel mennour, Paris.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Récipiendaire du Lion d’argent de la meilleure jeune artiste lors de la 55e Biennale de Venise en 2013, la Parisienne Camille Henrot a créé Grosse fatigue, montage vidéo couleur et sonore, lors d’une résidence à la Smithsonian Institute de Washington. Inspirée par le concept d’encyclopédie, Henrot y met à profit les multiples formes de la juxtaposition et de la superposition pour revisiter l’histoire de l’univers, en confrontant culture populaire et scientifique, institution et traditions orales.

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Camille Henrot, Grosse fatigue, 2013, vidéo (couleur, sonore) 13 min. Avec l’aimable permission de l’artiste, Silex Films et kamel mennour, Paris.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Le principe de la superposition porte cette installation de bout en bout, tant sur les plans de l’image que de la narration. Pendant treize minutes, des fenêtres pop-up présentant des images tirées des collections de l’institution et d’internet s’ouvrent et se ferment sur un écran d’ordinateur, le tout accompagné d’une narration scandée par Akwetey Orraca-Tetteh se situant à la frontière entre l’oralité du conteur traditionnel et la poésie rythmée du slam. Le texte, écrit par Camille Henrot en collaboration avec Jacob Bromberg, nous fait passer, d’une phrase à l’autre, des différents mythes sur la création de l’univers aux énoncés scientifiques sur les causes et conséquences de son expansion.
Les liens métonymiques qui apparaissent tant dans le rapport des images au texte que dans la succession et la juxtaposition de celles-ci suggèrent un désir de l’artiste de confronter l’univers et sa représentation, ou encore l’univers et l’univers tel que créé par l’homme. Il ne s’agit que d’évoquer les images de scientifiques étudiant des animaux momifiés, superposées à celles d’animaux en nature, ou celle d’un téléphone Galaxy qui apparaît sur une photo de la galaxie faisant office de fond d’écran pour bien saisir cette démarche.

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Camille Henrot, Grosse fatigue, 2013, vidéo (couleur, sonore) 13 min. Avec l’aimable permission de l’artiste, Silex Films et kamel mennour, Paris.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Les fenêtres pop-up, ouvrant de l’extérieur vers l’intérieur ou se superposant les unes aux autres, cachent partiellement les fenêtres précédentes, ce qui cause l’impression d’une fermeture qui contraste avec l’expansion déclamée. Malgré l’accroissement des connaissances, des techniques et des modes de représentation qui y sont démontrés, c’est en effet une réduction du rapport au monde qui semble suggérée : tout comme si l’hyperspécialisation qui s’y découvre causait la perte de l’identité de la chose elle-même, l’annulation de la différence entre le vivant et le manufacturé devant le représenter.

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Camille Henrot, Grosse fatigue, 2013, vidéo (couleur, sonore) 13 min. Avec l’aimable permission de l’artiste, Silex Films et kamel mennour, Paris.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Ce que Henrot nous propose, dans cette installation, c’est la représentation d’une représentation d’une représentation, ad infinitum, une expansion des signifiants et des modes de représentation qui nous amène toujours plus loin de la nature première. L’immensité éblouissante et fascinante de l’univers, trop grand pour être conçu sans la médiation du mythe, cède face au DATA[i]. Ironiquement, sa constante expansion est réduite à un système, contenu dans quelques fichiers épinglés sur le fond d’écran étoilé d’un Mac.

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Camille Henrot, Grosse fatigue, 2013, vidéo (couleur, sonore) 13 min. Avec l’aimable permission de l’artiste, Silex Films et kamel mennour, Paris.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Parallèlement, la scansion de la narration augmente sans cesse et s’essouffle jusqu’à l’expiration finale, la grosse fatigue du titre, témoignage de notre époque :

Mais l’Univers continue de s’étendre et de se détendre indéfiniment, indéfiniment, indéfiniment,
Et Obatala s’installa avec le chat pour compagnon et sa routine le laissait.
[…]
La flèche du temps pointe vers la brûlante mort de l’Univers. / La Terre entière était lourde et alors Yahweh se reposa.
Le relâchement permet au système de trouver son équilibre.
Se reposant, Pan Gu s’allongea et se reposant, il meurt.[ii]

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Camille Henrot, Grosse fatigue, 2013, vidéo (couleur, sonore) 13 min. Avec l’aimable permission de l’artiste, Silex Films et kamel mennour, Paris.
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Camille Henrot
Jusqu’au 10 janvier 2016
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Ste-Catherine Ouest
Métro Place-des-Arts
Mardi : 11 h à 18 h, mercredi — vendredi : 11 h à 21 h, samedi — dimanche : 10 h à 18 h

http://www.macm.org/expositions/camille-henrot/

[i]DATA, ou « donnée », peut être considéré de façon concrète, mais est aussi un concept infini dans le monde de l’informatique.

[ii]Feuillet du texte accompagnant la vidéo, écrit par Camille Henrot en collaboration avec Jacob Bromberg. Traduit de l’anglais par Paul Laborde.

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