De la déconstruction : Justine de Tricia Middleton

En bannière: Relics mound, 2015, cire d’abeille, peinture, paillettes, argile, matériaux organiques,
86 x 127 x 122 cm
Crédits : Paul Litherland

Par Valérie Savard

Cette œuvre ne veut certainement pas exister; sa forme première est la résistance. Ce refus de devenir, pour fuir d’emblée toute limitation, se traduit dans certaines aberrations et malformations esthétiques. […] L’œuvre se brise souvent dans le processus de fabrication, renvoyant directement à l’être tentant de la faire; quelque chose doit se briser pour exister. Sauf qu’au lieu du désir d’un abîme complet et total, il y a de la joie dans cette destruction, son refrain étant tue la mort, aime la mort

Revisiter la philosophie du marquis de Sade, particulièrement sous l’auspice de la négation et de la destruction qui, n’étant jamais absolues, donnent lieu à la toute-puissance de la création, tel est le mouvement dans lequel s’inscrit Justine de Tricia Middleton. À la manière du célèbre libertin sacrifiant l’être au profit de la création de l’œuvre, Middleton contraint la matière, forçant sa résistance pour mettre au jour son propre univers sculptural.

Justine, 2016, vue de l’exposition à la galerie antoine ertaskiran
Crédits : Paul Litherland

Le visiteur qui s’attend à pénétrer le sombre univers sadien sera surpris : le procédé déconstructeur de Middleton semble s’attaquer à sa référence même, le roman Justine ou les Malheurs de la vertu. Exit les monastères et châteaux austères, ainsi que les forêts abritant des tanières du supplice : l’environnement aéré aux tons pastel et constellé de rubans dans lequel prend place une série d’installations et de sculptures, qui paraissent autant d’autels dédiés à l’innocence, suggère des paysages fantastiques rappelant les contes de fées. L’ensemble nous laisse perplexes quant à la situation de Justine, comme si nous la surprenions dans l’interstice entre sa naïveté de jeune fille et la perte de ce statut.

Blankets, jug, 2015, cire d’abeille, peinture, paillettes, argile, matériaux organiques, 66 x 91 x 125 cm
Crédits : Paul Litherland

Côtoyant des structures abstraites se trouve en effet ce qui pourrait être le mobilier d’une jeune adolescente à cheval entre le rêve et la réalité, entre l’enfance et la puberté. Sur deux tables, statuettes en forme de caniches et de dinosaures, bibelots en porcelaine et fleurs synthétiques jouxtent de fausses têtes de mort au look tie-dye ainsi qu’une bouteille entamée de Jack Daniel’s. Sous l’une de ces tables, le roman Justine… Significativement, il ne s’agit pas ici de celui de Sade, mais bien de celui de Lawrence Durrell, publié en 1957.

Justine, vue de l’exposition à la galerie antoine ertaskiran
Crédits : Paul Litherland

Un coin de la pièce est consacré à ce qui pourrait provenir d’un rituel de magie, rite de passage centré autour de la douleur du changement d’identité et de la mort symbolique.

I lit a candle for the version of yourself that you presented to me that day. That illusion being as ephemeral as the wax I am burning off into the ether. It exists, this false self you showed me, in me only.

Ces mots sont ceux qui apparaissent sur une page de cahier photographiée, scotchée avec plusieurs autres photos au-dessus des vestiges (ou des préparatifs) du rite.

Smoking transference, Paris, 2015, photographies, argile, objets, 134 x 124 x 69 cm
Crédits : Paul Litherland

La symbolique de la chandelle que ces mots laissent entrevoir est frappante tout au long de l’exposition, l’odeur persistante de cire brûlée ne laissant jamais de rappeler au visiteur ce motif phare. Les chandelles nous offrent peut-être l’exemple le plus frappant de cette seconde existence des objets que Middleton décrit dans le texte d’accompagnement de l’exposition. Nous les apercevons à certains endroits non entamées, à d’autres, à moitié fondues, laissant des traces de cire coulante sur les items à proximité. À d’autres endroits, celle-ci recouvre presque entièrement d’anciens objets, devenus méconnaissables, témoignant ainsi du caractère éminemment transformable de toute singularité.

Chubbies, (noted with just a hint of judgment), 2015, ruban, cire d’abeille, peinture, matériaux organiques, dimensions variables
Crédits : Paul Litherland

Se pose tout de même la question du vivant devant naître de la destruction, que Middleton souhaite extraire du processus naturel de décomposition. Les sculptures abstraites rassemblées au centre de l’exposition montrent une superposition de couches de matériaux organiques en décomposition sur lesquelles renaîtrait une nouvelle forme de vie, difficilement définissable. Or, les signifiants de cette vie, à travers l’installation, procurent une impression de statisme : les branches et les plantes qui parsèment les tables ou qui paraissent vouloir pousser des sculptures sont séchées, les fleurs sont fausses et les objets transformés sous la cire demeurent figés.

Table, really overstuffed, crying about it, 2015, carton, cire d’abeille, argile, bois, peinture, objets,
177 x 125 x 78 cm
Crédits : Paul Litherland

Plus que la destruction, l’exposition de Middleton me semble faire apparaître les changements de phases inhérents à la nature (humaine). Justine pourrait dès lors n’être que le prétexte permettant d’emprunter à Sade une philosophie de la négation à laquelle se superpose l’approche déconstructionniste de l’artiste : faire violence à l’objet en le décontextualisant pour le recontextualiser à sa guise, déconstruire le récit de Justine pour créer une nouvelle œuvre à partir des morceaux de son corps démembré, remodeler à l’infini le texte et la matière, à la manière de la cire de chandelle qu’on fait brûler.

Justine
Jusqu’au 13 février 2016
galerie antoine ertaskiran
1892, rue Payette
Métro Georges-Vanier
Mardi – samedi : 10 h à 17 h
www.galerieantoineertaskiran.com

Table, really overstuffed, crying about it, 2015, carton, cire d’abeille, argile, bois, peinture, objets, 177 x 125 x 78 cm
Crédits : Paul Litherland

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