Le dessin sauvage de Fred Gingras

Par Amy Éloïse Mailloux

Fred Gingras est designer graphique, illustrateur, citoyen, rêveur et ainsi de suite. Ne s’arrêtant pas à une seule définition, il s’inspire de sa vie au quotidien, ou même tout simplement de son « désir de frotter du graphite sur du papier »[i] pour dessiner. Il partage ensuite un dessin par jour sur les réseaux sociaux, généralement un portrait au crayon ou à l’encre. Or, selon ses dessins et sa philosophie de vie[ii] que le mot d’ordre pour Gingras c’est la simplicité. Attention, on dit bien ici simplicité et non « simpliste » ! Chez lui, c’est la simplicité au sens de minimalisme artistique qui ressort, et ce, au profit de la mise en lumière d’une tout autre dimension du sujet.

Le crayon, un allié indémodable

Good morning world

Fred Gingras, Good morning, world!, 2015

Les portraits de Fred Gingras, ses Faces, sont principalement des têtes, des croquis ou esquisses, sans fond, sans fioriture, et même, généralement sans couleur. Lorsqu’il les fait au crayon, l’artiste joue souvent avec le trait pour créer des textures et des motifs particuliers,[iii] tandis que le feutre lui permet de réaliser des aplats ou d’ajouter des couleurs. Une constante demeure néanmoins : quel que soit le dessin, c’est toujours le crayon qui guide l’artiste :

Mes dessins étant toujours dessinés en un seul jet, n’utilisant jamais d’efface, l’on pourrait considérer que c’est une forme d’expression, que de se jeter sur la feuille sans rien calculer ou prévoir à l’avance et laisser le dessin de créer devant moi, alors que je porte davantage d’attention au son et à la sensation du graphite qui frotte sur le papier qu’au résultat final du dessin.[iv]

Fred Gingras, Un homme, 2015

Lorsqu’il intègre des couleurs à ses dessins, celles-ci sont souvent uniformes et translucides, ajoutées par exemple à l’aquarelle ou encore de façon électronique, comme dans Blinded où, telle une aquarelle numérique, le bloc géométrique coloré laisse transparaître le dessin.

Un visage vaut mille mots ?

Parfois, un élément accompagne le visage du personnage, comme un chandail, un chapeau, un bras ou une main, mais habituellement, l’essentiel de l’œuvre ressort de celui-ci. Des personnages simples, dont des ombres stratégiques et des nez bien marqués — trait signature du dessinateur – définissent l’expression. Les protagonistes de Gingras sont silencieux, calmes, mais semblent avoir plein de choses à nous communiquer. En fait, on peut même s’amuser à imaginer le discours intérieur de chaque personnage. À ce propos, Dude 1 semble concentré, déterminé, alors qu’un gars semble plutôt épuisé et incertain. Mépris, quant à lui, porte bien son nom puisqu’on sent qu’il regarde le spectateur de haut, ce qui est bien souligné par son cou plongé dans l’ombre.

dude 2016-1

Fred Gingras, Dude, 2016 et Un gars, 2015

Dans leur ensemble, ces personnages semblent être envahis par un spectre négatif, une idée sombre. En effet, on remarque que l’artiste laisse parfois des indices dans les commentaires qui accompagnant ses œuvres sur les réseaux sociaux, comme c’est le cas dans le dessin ci-dessous :

« Vendredi matin,
le roi, la reine et le petit prince,
sont venus chez moi,
pour me serrer le pince. »
Mais je n’étais pas là. Donc tant pis.

Fred Gingras, Le petit prince, 2015

A priori, on pourrait penser que ces dessins reflètent une réalité propre à l’artiste, mais lorsqu’on comprend sa démarche, on réalise que celui-ci est entièrement dédié au dessin, captivé par l’acte d’appuyer le crayon sur le papier pour produire des traits. Chercher plus loin risquerait donc de dénaturer l’œuvre elle-même.

Faire beaucoup avec peu

Where's my face

Fred Gingras, Shut up! Et Where’s my face ?, 2015

Même lorsque des éléments complémentaires accompagnent les personnages de Gingras, c’est le visage qui est central à l’œuvre, expirant, sous la plume astucieuse du dessinateur, la charge émotive du personnage. Sans fonds ni corps, on aurait pu comprendre du premier qu’il méprise le spectateur, qu’il le fustige. Dans la deuxième image, le visage sans peau de la protagoniste affiche un air surpris : que s’est-il passé ?

i root for you

Fred Gingras, I root for you, 2015

Le minimalisme, Gingras l’incarne et l’embrasse dans sa pratique du dessin qu’il considère comme une pratique honnête, la vivant à fond et selon son feeling : « Le dessin ne se cache pas. Le dessin existe pour lui-même, et par lui-même. Le dessin est cru. Le dessin est pur. Le dessin est vrai. Le dessin est sauvage. »[v]

smile 2016

Fred Gingras, Smile, 2016

https://www.fredgingras.com/
https://www.instagram.com/gingrasfrederic/
https://www.facebook.com/gingrasfrederic/

En en-tête: Blinded

[i]Fred Gingras, dans un échange de messages avec l’auteure, le 28 janvier 2016.
[ii] Par exemple, dans un article de son blog personnel, l’artiste et auteur explique comment il a cessé de s’en faire avec son apparence. Dans une discussion avec lui, il a aussi démontré être une personne très calme, tout en étant terre à terre. Fred Gingras, « Ma non-collection de vêtements », Fred Gingras, 10 janvier 2016, en ligne. <http://www.fredgingras.com/journal/ma-non-collection-de-vetements>.
[iii]Comme exemple, les traits des cheveux dans Shut up !
[iv]Fred Gingras, dans un échange de messages avec l’auteure, le 28 janvier 2016.
[v]Fred Gingras, « Info » Fred Gingras, 2015, en ligne. <http://www.fredgingras.com/info.html>

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