Ragnar Kjartansson : Déconstruire le temps et l’espace

Par Maude Calvé-Thibault

Le Musée d’art contemporain de Montréal présente jusqu’au 22 mai une exposition en quatre temps de Ragnar Kjartansson. À travers trois installations vidéo et une performance, l’artiste islandais brouille les frontières qui séparent traditionnellement les arts vivants des arts visuels, juxtaposant les médiums et fragmentant les notions de temps et d’espace.

World Light – The Life and Death of an Artist: l’envers du décor
Dans la première salle, le visiteur se retrouve sur le plateau de tournage de Lumières du monde, adaptation du roman de l’auteur Halldór Laxness. Écrit au tout début de la Deuxième Guerre mondiale en 1937-1940 et publié en quatre volumes, Laxness y met en scène la vie d’un écrivain et sa quête ultime de la beauté et du divin, en s’inspirant de la vie du poète islandais Magnús Hjaltason.

Quatre écrans, un pour chacun des volumes, jouent en simultané. Décors de carton peints, tissus bidouillés et jeu frontal des comédiens rappellent au visiteur contemporain la théâtralité des réalisations télévisuelles d’autrefois. À cette aire de jeu bricolée s’ajoutent les bafouillements des comédiens, la répétition des scènes et les directives du réalisateur.

Vie et mort d’un artiste prend ici tout son sens : Kjartansson révèle l’envers du décor et met en abîme le travail acharné des comédiens vers la recherche de la perfection, cette quête incessante de la beauté dans le processus créatif. Au-delà du simulacre du réel, le visiteur oscille sur la frontière entre jeu et réalité. On en vient même à se questionner : est-ce que cette intervention du réalisateur a été mise en scène, ou était-elle spontanée? Est-ce que cette répétition a été scénarisée? Au fur et à mesure que le scénario se déploie, on cherche : où s’arrête le jeu et où commence le réel?

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Ragnar Kjartansson and Friends, World Light – The Life and Death of an Artist, 2015
© Ragnar Kjartansson, avec l’aimable permission de l’artiste, Luhring Augustine, New York, et i8 Gallery, Reykjavik.

The Visitors : ce qui nous relie
Le visiteur pénètre ensuite dans la deuxième salle. Neuf écrans encadrés de haut-parleurs meublent l’espace. Une violoniste, deux pianistes, un percussionniste, une accordéoniste, deux guitaristes, un joueur de banjo et un chœur apparaissent un à un sur les écrans, installés dans l’une des différentes pièces d’un manoir que l’on devine, tous reliés par des écouteurs. Sans se voir, guidés uniquement par la musique des uns et des autres, ils plongent dans une longue et mélancolique interprétation musicale de 64 minutes.

Tourné en 2012 à Rokeby Farm, un manoir du 19e siècle situé dans l’État de New York, The Visitors déconstruit les concepts, nécessairement collectifs, du « band musical » ou de « l’orchestre ». De ces concepts, il ne retient que la singularité des musiciens : ils ne forment un tout que par l’installation et la musique qui les relie. L’espace-temps traditionnel à la performance musicale en groupe est fragmenté : chacun dans leur univers, ensemble sur la trame musicale, Kjartansson recrée un orchestre de toute pièce avec les écrans.

En déambulant dans l’espace, le visiteur est frappé par la dialogique à l’œuvre : ce qui émeut, c’est comment le singulier se sublime au collectif au moment même où l’ensemble façonne l’individu, donnant naissance à cette magnifique harmonie.

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Ragnar Kjartansson, The Visitors, 2012 (arrêts sur image)
© Ragnar Kjartansson, avec l’aimable permission de l’artiste, Luhring Augustine, New York, et i8 Gallery, Reykjavik.
Photo : Elísabet Davids

A Lot of Sorrow: répéter l’instant présent
Dans une troisième pièce située à l’écart, la captation vidéo de la performance de The National, réalisée au MoMA PS1 le 5 mai 2013, est projetée sur grand écran. Pendant six heures, le groupe était invité à jouer en boucle la pièce Sorrow sous le dôme extérieur. Originalement d’une durée de 3 :35, The National enchainera 110 fois la même pièce, sans arrêt, repoussant les limites de la performance. Bien au-delà d’un test d’endurance physique et mental, A Lot of Sorrow propose une étude de la performance par la mise à l’épreuve de quatre concepts inhérents aux arts vivants : la temporalité, la répétition, la présence et la relation entre le performeur et son oeuvre.

Il faut rester un certain temps face à l’écran pour que la voix caverneuse de Berninger nous plonge dans un étrange état méditatif rythmé par le refrain, qui devient rapidement familier. Par la compression des paramètres structurants des arts vivants, A Lot of Sorrow pose ces questions fondamentales, à savoir : est-ce qu’une œuvre répétée perd de son essence? Quelles transformations s’opèrent sur le performeur par son œuvre, à travers le temps et la répétition, et vice versa, comment le temps vient-il altérer le rapport du performeur à son œuvre?

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Ragnar Kjartansson et The National, A Lot of Sorrow, 2013-2014
© Ragnar Kjartansson et The National, avec l’aimable permission de l’artiste, Luhring Augustine, New York, et i8 Gallery, Reykjavik.
Photo : Elísabet Davids

Les sonorités explosives de la divinité: retour aux sources
Un quatrième événement vient compléter l’exposition de Kjartansson, soit Les sonorités explosives de la divinité présentée le 3 mars dernier au Théâtre Maisonneuve. Quatre tableaux représentant des paysages se sont enchaînés sur scène, accompagnés de 39 musiciens et 16 choristes de l’Orchestre Métropolitain. La trame musicale est signée Kjartan Sveinsson, ex-claviériste du groupe Sigur Rós.

Cette proposition fait un pied de nez aux productions contemporaines et aux rocambolesques procédés scéniques. Kjartansson propose plutôt un retour à la mécanique théâtrale bricolée d’antan. Dans cette œuvre sans interprètes, le mouvement est créé de toute pièce par les éléments de décors. Le spectateur pouvait ainsi apercevoir les flots d’une mer agitée à travers l’ondulation des longs tissus peints, puis le doux vent d’hiver porté par les flocons qui n’en finissaient plus de tomber sur la scène. On entendait même les techniciens déplaçaient les décors entre les quatre tableaux, dans un inconfortable silence qui surprenait le spectateur, lui qui a l’habitude des enchainements parfaits du théâtre contemporain. Étrangement, c’est ce bidouillage, cette machine théâtrale à l’œuvre qui crée la magie de l’œuvre de Kjartansson.

C’est le temps qui passe qui est ici mis en scène, à travers le doux mouvement de la nature et l’enchainement des saisons, clin d’œil à la manifestation du divin.

C’est tout le rapport aux arts visuels et aux arts de la scène qui est retravaillé par l’artiste. Alors que dans les salles du musée, on découvre des œuvres vivantes mises en forme sur des supports propres aux arts visuels, c’est ici l’inverse : sur la scène du théâtre Maisonneuve, ce sont des décors de bois, des matériaux inanimés qui créent le mouvement, se jouant des attentes du spectateur.

Pour visiter l’exposition de Ragnar Kjartansson, il faut prévoir du temps : du temps pour se laisser déstabiliser par ces œuvres qui prennent sens dans la durée; pour apprivoiser ces univers qui brouillent nos rapports traditionnels à l’espace et au temps qui passe; mais aussi du temps pour s’abandonner à de nouveaux codes disciplinaires qui juxtaposent les arts visuels aux arts vivants, proposant des œuvres hybrides et immersives. On en ressort un peu transformé, et un peu surpris de retrouver notre rythme de vie, de devoir replonger dans l’espace-temps du quotidien.

Ragnar Kjartansson
Jusqu’au 22 mai
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Ste-Catherine Ouest
Métro Place-des-Arts
Mardi : 11 h à 18 h, mercredi : 11 h à 21 h, jeudi — dimanche : 11 h à 18 h

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