Semblances, d’Alexandre St-Onge : performer l’organicité de la matière et du son

Par Valérie Savard

Semblances, d’Alexandre St-Onge, est une forme-objet indéfinissable, une transformation organique insaisissable qui capte le regardeur-auditeur dans un filet affectif qui fascine les sens.

Introduction étrange à une œuvre s’il en est une, c’est pourtant peut-être la seule façon d’aborder cette dernière œuvre du performeur, qui se présente comme un tout composé d’une production sonore de 3 heures 07 minutes et d’un livre, que l’on pourrait situer au confluent du livre d’artiste, de la monographie de l’œuvre de St-Onge et de la poésie expérimentale. Cette indécidabilité plane sur le projet, que Caroline Gagné, qui signe la préface, ne peut elle-même décrire que comme « ce qu’il conviendrait d’appeler un « processus de création » explorant l’émergence symbolique par le moyen de l’improvisation et du geste performatif [i] ».

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Performance d’Alexandre St-Onge dans les locaux d’Avatar, mars 2015.
Avec l’aimable permission de l’artiste et d’Avatar.
© Marion Gotti

Le projet Semblances s’est déployé dans la durée, entre les mois de janvier et de juin 2015. La première phase du projet s’est construite dans les studios d’Avatar autour de la captation sonore des performances de St-Onge, centrées sur l’improvisation et l’interaction du corps de l’artiste avec l’espace et les objets l’environnant. Au même moment, des observateurs-auditeurs produisaient matériau textuel, textes spéculatifs et prises de note sur l’événement qui se déroulait devant leurs yeux.

« Un dispositif de traitement et de « traduction » sonore et phonétique [ii] » des sons produits par le corps performatif a été développé à partir, entre autres, de ce matériau. Ces traces constituent le centre visuel de Semblances, dont la première partie du livre éponyme est composée : photos de la performance et de l’environnement physique dans laquelle elle prend place, extrait de matériau textuel produit par les collaborateurs lors de la première phase du projet et de notes prises pendant les deux journées de performance du mois de juin.

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Alexandre St-Onge en performance dans les locaux d’Avatar, mars 2015.
Avec l’aimable permission de l’artiste et d’Avatar.
© Marion Gotti

L’ensemble de ces éléments – les sons créés lors des premières performances, leur expérimentation affective par des collaborateurs les ayant transformés en matériau langagier et la médiation de ce matériau par l’informatique – est réinvesti à partir d’une bande sonore préenregistrée dans les performances finales des 11 et 12 juin 2015. Ce processus, tout comme la pratique d’Alexandre St-Onge, est plus largement documenté et discuté dans les textes de Caroline Gagné, Nicole Gingras et Christof Migone ainsi que dans la conversation entre l’artiste et Brandon LaBelle, qui composent la deuxième partie du document.

Tout Semblances peut être appréhendé comme un plan continu, où le corps en interaction avec son environnement et les objets qui l’habitent (feuilles de papier – froissées, découpées, déchirées –, mouchoirs, poivre répandu sur différents types de surface, crayons à mine de plomb, cactus) produit du son, qui se transforme lui-même en langage. Plan continu aussi par sa durée et parce que cette œuvre vise à atteindre la transformation en elle-même, laissant la place au vide interprétatif.

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Poivre et micro – Performance d’Alexandre St-Onge, mars 2015.
Avec l’aimable permission de l’artiste et d’Avatar.
© Marion Gotti

Comme tous les aspects de ce projet, la production textuelle est donc organiquement liée à l’œuvre sonore, précise St-Onge[iii] . Semblances est, en effet, une expérimentation : expérimentation des différents types de relations qui peuvent être créées entre les corps, le mouvement, le son et les mots, mais aussi questionnement des affects auxquels ces relations autres peuvent donner lieu. Car il ne s’agit pas seulement de l’effet du corps sur son environnement, mais aussi, et peut-être surtout, de la transformation du corps performatif même par la médiation sonore. Mouvement de retour : c’est la réorganisation de la trace gestuelle et organique qui permet de découvrir la physicalité du son. Paradoxe apparent, et pourtant non, car il s’agit plutôt de pénétrer la pensée du mouvement et la porosité caractéristique à St-Onge, qui permet à l’événement de se produire et au performeur de le vivre.

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Performance d’Alexandre St-Onge dans les locaux d’Avatar, mars 2015.
Avec l’aimable permission de l’artiste et d’Avatar.
© Marion Gotti

C’est ainsi cette impression d’un son organique, palpable et « inscrivable » dans l’espace qui entoure l’auditeur de Semblances, le déplaçant subtilement sur le lieu d’une paratopie qui exulte un sentiment d’inquiétante étrangeté. Expérimentation, ainsi, qui se transmue aussi dans l’auditeur.

Dissémination, absorption, superposition : peut-être Semblances se situe-t-elle dans l’interstice, entre les sons, entre le corps et la matière, entre la production sonore et l’œuvre visuelle, entre le corps du performeur et celui de l’auditeur.

 

Gagné, Caroline (dir. pub.), Semblances, d’Alexandre St-Onge, Montréal, Avatar.
association de création et de diffusion sonores et électroniques, 2016.
Le livre en format imprimé est disponible chez Avatar ainsi qu’à la libraire Formats, à Montréal.
L’œuvre sonore ainsi qu’une version électronique du livre sont disponibles gratuitement en ligne au http://avatarquebec.org/semblances.

 

En en-tête: Performance d’Alexandre St-Onge dans les locaux d’Avatar, mars 2015.
Avec l’aimable permission de l’artiste et d’Avatar.
© Marion Gotti


[i]Gagné, Caroline (dir. pub.), Semblances, d’Alexandre St-Onge, Montréal, Avatar, association de création et de diffusion sonores et électroniques, 2016, p. 31. Tant la production sonore que le livre sont disponibles gratuitement en ligne : <http://avatarquebec.org/semblances/>.
[ii]Idem.
[iii]Propos tirés d’un entretien que l’artiste a aimablement proposé d’accorder à Ex_situ lors du lancement de Semblances.

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