Conte crépusculaire, entre la médiation d’un dialogue et le dialogue des médiations

Par Laurence Perron

D’une beauté étrange, éthérée, confrontant le spectateur à un sentiment d’inquiétant familier qui semble l’initier au secret opaque de la création artistique, Conte crépusculaire incarne le germe d’œuvres comme The flux and the Puddle ou Le spectre et la main de David Altmejd, qui s’y trouvent déjà en gestation. La performance se pose aussi en héritière de la Forêt des mal-aimés peuplée d’Étranges lueurs que l’on doit aux mots baroques et mélancoliques de Pierre Lapointe. Reprenant le titre d’une nouvelle de Stefan Zweig, l’exposition, qui s’était tenue voilà cinq ans à la galerie UQAM, était pour quatre jours rediffusée au même endroit du 4 au 7 mai 2016. C’est donc à partir des images captées par Rénald Bellemare qu’a été constituée, a posteriori, cette archive visuelle de 42 minutes. D’entrée de jeu, le spectateur est avisé ; le film qui suit possède une valeur avant tout documentaire et ne saurait évidemment être, en termes d’expérience, l’égal de l’évènement lui-même.

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Pierre Lapointe et David Altmejd dans le dispositif sculptural de Conte crépusculaire
Galerie de l’UQAM, 2011.
© Pascal Grandmaison.

Une mise en garde judicieuse de la part de la galerie qui rend le visionnement fascinant dès lors qu’il est regardé pour ce qu’il est. Au contraire, ce qui pourrait nous apparaître comme une mise à plat ennuyante de l’œuvre devient le lieu privilégié d’un questionnement sur les transformations et les tensions provoquées par le passage qu’effectue une œuvre d’un support ou d’un contexte à un autre. Une représentation de représentation telle que nous la donne à voir le film Conte crépusculaire fait surgir chez celui ou celle qui le regarde certaines interrogations qui sont propres à cette transposition et qui nous amènent à repenser la nature même de l’œuvre que, faute d’avoir vue, nous regardons les autres regarder.

C’est d’autant plus vrai lorsque l’on sait que le Conte crépusculaire de 2011 narrait l’histoire d’un passage rituel, d’une cérémonie qu’un roi, interprété par Pierre Lapointe, accomplit afin de passer du monde organique à celui des morts, créant alors un parallèle inattendu entre le caractère vivant de la performance et celui, statique, de la captation vidéo. De même, si chacune des quatre représentations données était unique, le récit filmique s’engage à faire des séquences captées un récit monologique et unifié.

Cette mise à distance permet aussi de marquer, grâce à la tension entre l’activité archivistique et l’acte éphémère de la performance, le caractère éminemment spatial, voire presque anamorphique, d’une œuvre comme celle d’Altmejd. En effet, un paradoxe se déploie entre la tridimensionnalité de ses installations, qui font sinuer le spectateur entre les perspectives possibles, transformant immanquablement l’exposition en parcours du regard, et l’assujettissement de l’œil à la caméra qui devient, suite au montage, le maître de la monstration en dictant les focalisations de l’attention du public. Dans cet aplanissement, on a tendance à s’accrocher à la voix de Pierre Lapointe qui, elle, quoi que médiatisée, conserve néanmoins une plus grande part de sa texture originelle et traverse mieux l’épreuve de la rediffusion.

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Pierre Lapointe dans Conte crépusculaire
Galerie de l’UQAM, 2011.
© David Jacques.

Cela dit, certains effets de caméra rendent bien le dynamisme de la performance d’origine en rusant avec les particularités de l’œuvre d’Altmejd : ainsi, les multiples miroirs sont mis à profit et permettent d’observer à la fois l’envers et l’endroit d’une séquence. Les changements de focus, eux aussi, contribuent à la richesse des images puisque, grâce à la transparence du matériau utilisé par Altmejd, nous voyons tantôt la structure de plexiglas érigée sur la scène, tantôt, au travers d’elle, les acteurs qui se déplacent.

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Vue de l’exposition Conte crépusculaire
Galerie de l’UQAM, 2011.
© David Altmejd.

Ainsi, le Conte crépusculaire de 2016 ne raconte plus, contrairement à celui de 2011, l’histoire d’un roi au terme de sa vie, mais plutôt celle d’une œuvre en action, de sa réalisation et de sa réception. Le dialogue qui s’établissait au départ entre l’œuvre sculpturale d’Altmejd et celle, musicale, de Lapointe, se double désormais d’un autre dialogue, soit celui qui éclot entre le spectacle et ses spectateurs. En témoigne l’ouverture du film, où le montage donne à voir de nombreux champs/contre-champs entre la scène et la salle, permettant à celui qui visionne le film de prendre connaissance non seulement de la performance mais aussi de sa réception immédiate, dont il devient le témoin privilégié. Parce qu’il fait l’objet d’un montage qui rassemble entre elles des séquences qui n’étaient pas destinées à reconstituer le spectacle lorsqu’elles ont été tournées, le film Conte crépusculaire, en voulant reconstruire l’œuvre qui lui a donné son nom, lui fait perdre sa narration d’origine. Mais cette perte se fait au profit d’un nouvel investissement de l’image par le sens, qui dote le résultat d’une narrativité nouvelle qui n’est pas celle du conte mais celle d’une collaboration, d’un dialogue, soit celui entre les deux artistes mais aussi celui entre l’œuvre et son effet.

Conte crépusculaire de David Altmejd et Pierre Lapointe
a été présenté du 4 au 7 mai 2016 à la Galerie de l’UQAM

En en-tête: Pierre Lapointe et David Altmejd dans le dispositif sculptural de Conte crépusculaire
Galerie de l’UQAM, 2011.
© Pascal Grandmaison.

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