Effacement des limites entre identités réelles et virtuelles et entre notre existence en ligne et hors ligne

Par Eli Larin

S’il est vrai que la question de construction d’identité soit de nature universelle, elle vient s’imposer à quiconque n’a pas le privilège d’être un homme blanc, souvent considéré comme un symbole universel et neutre de l’humanité[i]. Pour les femmes racisées, la question s’impose doublement et se reflète dans leur production artistique. La production de Skawennati, une femme artiste mohawk, reprend ces questionnements à travers un médium propre à notre ère: l’internet. Elle explore, dans des oeuvres comme Dancing With Myself, la façon dont nos identités se construisent à l’ère électronique.

Skawennati Portrait by Roger Lemoyne 2015

Skawennati
© Roger Lemoyne

La machinimagraphie comme représentation fermée
Dancing With Myself est un diptyque d’une machinimagraphie plain-pied de l’avatar Second Life de Skawennati, à gauche, et un portrait de l’artiste costumée de manière identique, à droite. Le traitement est tel qu’il est difficile, au premier regard, de déterminer qu’une représentation est réelle et l’autre virtuelle.

Une machinimagraphie est un néologisme de Skawennati pour définir ses photographies prises via Second Life. Il est possible, à l’intérieur de ce monde virtuel, de faire poser notre avatar et de le prendre en photo. Il ne s’agit donc pas de captures d’écran, qui seraient des fragments d’une action, mais bien des représentations temporellement fermées et complètes.

Dancing With Myself (diptych)

Skawennati, Dancing With Myself, 2015
machinimagraphie et photographie, impression jet d’encre sur papier pur coton, diptyque, 182,9 cm x 76,2 cm chacun.
© Skawennati

L’humain en système clos avec ses outils technologiques
Nous pouvons aussi parler de fermeture dans l’auto-représentation par Skawennati. L’oeuvre est un bel exemple de système clos entre l’humain et ses extensions technologiques au sens où Marshall McLuhan l’entend. Pour McLuhan la relation de l’être avec ses outils n’est pas unidirectionnelle, mais bien un système clos dynamique d’interdépendance où l’humain est autant influencé par ses outils que le contraire[ii]. Ainsi, notre technologie affecte notre subjectivité et nos constructions identitaires : l’oeuvre de Skawennati reflète bien cette interdépendance où nous passons ainsi de la manipulation d’un outil technologique pour recréer un monde réel à une imitation d’une représentation virtuelle. La boucle se ferme ainsi dans cette auto-représentation virtuelle et réelle, au point d’effacer les limites entre les deux mondes et entre les deux identités.

Il est à noter que le travail de Skawennati a un fort message post-colonial que je n’ai pas abordé dans le contexte de cet article. Loin de vouloir dépolitiser ce propos, j’ai voulu y ajouter un cadre analytique des théories de McLuhan. En plus de projeter une image futuriste de l’identité Mohawk, son oeuvre Dancing With Myself permet aussi de considérer nos identités virtuelles et réelles comme des systèmes clos. L’oeuvre nous permet aussi de questionner s’il existe vraiment une distinction entre notre existence en ligne et hors ligne. Il s’agit d’une thématique « post-internet », malgré que Skawennati ne se définit pas comme une artiste post-internet, au sens où Marisa Olson est venue à définir le terme, c’est-à-dire qui reconnaît la constance de notre interconnectivitée et comment ceci vient affecter tous les domaines de la vie humaine, au point où Olson affirme que nous vivons désormais dans une ère post-internet.[iii]


[i]Kartina Richardson, « How can white Americans be free? », Salon, 24 avril 2013. En ligne. <http://www.salon.com/2013/04/25/how_can_white_americans_be_free/&gt;. Consulté le 29 février 2016.
Gwen Sharp, « Male as the Neutral Default », The Society Pages: Sociological Images, 16 février 2013. En ligne. <https://thesocietypages.org/socimages/2013/02/16/male-as-the-neutral-default/&gt;. Consulté le 29 février 2016.
[ii]Olivia Harvey, « Marshall McLuhan on Technology, Subjectivity and ‘the Sex Organs of the Machine World’ », Continuum: Journal of Media & Cultural Studies, Vol. 20, No. 3, Septembre 2006, p.337.
[iii]Marisa Olson, « POSTINTERNET: art after the internet », FOAM magazine, numéro 29, hiver 2011-2012, p.59-63.

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Une réflexion sur “Effacement des limites entre identités réelles et virtuelles et entre notre existence en ligne et hors ligne

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