La pataphysique de l’espace de Jacinthe Lessard-L., ou comment réfléchir nos rapports à l’espace, une lettre à la fois

Par Valérie Savard

« le mot d’ordre de mon expérimentation est de saisir le désordre, l’anarchie matérielle, la fragmentation des corps solides dans l’espace-temps de l’habitat, du lieu où tout se déploie, le désordre, l’absence de régularité qui ouvre la porte aux infinités inimaginables de possibilités, de réagencements des solides dans l’espace-temps, c’est la base de mes recherches, c’est exactement là qu’elles débutent[i] »

Le 6 mai dernier avait lieu le lancement du dernier livre-objet de Jacinthe Lessard-L., La pataphysique[ii] de l’espace. Élaboré à partir l’exposition du même nom qu’elle avait présentée en 2011 à Québec, le livre réinvestit les clichés d’intérieurs qui y étaient exposés et y entretisse le texte de Marc-Antoine K. Phaneuf composé pour l’occasion. Toute bonne (pseudo)science nécessitant une méthodologie rigoureuse, celle-ci apparaît en première page du livre, invitant du coup le regardeur à tenter de recomposer les cheminements mentaux ayant abouti aux images immortalisées par Lessard. Pour la première partie du projet, des participants se voyaient remettre un kit de départ, contenant un ruban blanc et des pinces servant à accrocher celui-ci aux objets, ainsi qu’une série de sept instructions. Restreints à une seule pièce de leur demeure, ils devaient relier, à l’aide du ruban, différents objets dont les noms commencent par la même lettre de l’alphabet. Ils devaient par ailleurs noter le nom des objets associés, le nombre de mètres de ruban utilisé, ainsi que la moyenne des distances entre chacun des objets rassemblés.

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La pataphysique de l’espace, image extraite du livre.
Avec l’aimable permission de l’artiste. © Jacinthe Lessard-L.

Mi-protocole scientifique, mi-délire poétique du savant fou, les morceaux du texte de Phaneuf côtoient le blanc de l’espace d’une page laissée vide à l’image de celui qui sépare les différents objets réunis sur les photos. Ce texte laisse découvrir un narrateur monomaniaque érigé à la fois en créateur du processus et en expérimentateur de celui-ci qui déblatère, au long d’une seule longue phrase se déployant tel le ruban blanc des images, à propos des motifs philoscientifiques du projet. Sourire en coin, nous avons ainsi le plaisir de suivre son flux de pensée, tant dans ses réflexions sur le rapport de l’humain aux objets qui composent sa vie quotidienne que dans le processus structurant qui le pousse, alors qu’il chemine dans une pièce, à choisir l’ordre des éléments commençant par la lettre C qu’il joindra entre eux aux fins de l’expérience. Avec son humour subtil, le texte de Phaneuf met bien de l’avant l’aspect ludique du projet. Or, même celui-ci s’accompagne d’une réflexion sur le rapport du sujet à son environnement, laquelle habite les projets artistiques de Lessard depuis un bon moment déjà.

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La pataphysique de l’espace, image extraite du livre.
Avec l’aimable permission de l’artiste. © Jacinthe Lessard-L.

L’un des principes premiers de la pataphysique postule l’équivalence de toutes choses. Ainsi, toute chose étant toujours en même temps une autre chose, toutes choses sont également vraies. Avec cette thèse en tête, nous voyons se déployer dans les photos de Lessard la contingence et l’équivalence des systèmes de classification de chacun, en plus de la subjectivité de la photographe qui recadre elle aussi cette mise en forme de l’environnement. Le jeu du ruban pose dès lors une question à laquelle chaque photo procure une réponse singulière : comment ordonne-t-on le désordre ?

C’est bien ainsi le rapport à l’espace qu’explore l’objectif de la caméra de Lessard grâce à cette pseudoscience qui ordonne les éléments disparates d’une pièce en un tout empirique (classement alphabétique, moyenne des distances entre chaque item, longueur du ruban), avant qu’il soit schématisé, telle la cartographie d’un fragment de vie, des objets par lesquels on se représente dans notre intimité, des objets qu’on relie entre eux et auxquels on est soi-même lié. En montrant les appropriations singulières qu’on en fait, Lessard donne à voir les possibilités de singularisation de ces objets génériques, souvent procurés dans les grandes surfaces, qui peuplent l’ordinaire de milliers de gens. En effet, le lecteur qui se laisse prendre au jeu atterrit au cœur d’un immense Où est Charlie ?, dans lequel il passera souvent un bon moment à tenter de déterminer sous quel aspect une bouteille de ketchup peut être comprise dans un réseau d’objets commençant par la lettre A.

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La pataphysique de l’espace, image extraite du livre.
Avec l’aimable permission de l’artiste. © Jacinthe Lessard-L.

Rapport à l’espace donc, mais aussi aux objets : comment perçoit-on et nomme-t-on les articles qui nous entourent? Pour le dire avec les mots de Phaneuf :

« n’y a-t-il pas quelque chose de coquet dans un intérieur propre où la seule anomalie est une cafetière juchée au centre de la table, seul indice d’une présence humaine, vivante, c’est pourquoi la conquête spatiale n’intéresse plus personne, parce qu’on ne sait pas s’il existe une vie extraterrestre ou non, c’est embêtant, ce que l’homme d’aujourd’hui veut c’est du concret, du matériel, du mobilier et des accessoires, et il veut que la somme de toutes ces choses qu’il accumule fonctionne comme un tout […] l’homme d’aujourd’hui veut trouver du sens dans ce qu’il possède, dans ce qu’il est, il veut une cartographie précise et aléatoire de sa vie, pour mieux comprendre son mode de vie, sa fonction sur la Terre, sa raison de vivre ».

Jacinthe Lessard-L., (texte de Marc-Antoine K. Phaneuf), La pataphysique de l’espace, Alma, SAGAMIE édition d’art, 2015.

En en-tête: La pataphysique de l’espace, image extraite du livre.
Avec l’aimable permission de l’artiste. © Jacinthe Lessard-L.


[i]Jacinthe Lessard-L., (texte de Marc-Antoine K. Phaneuf), La pataphysique de l’espace, Alma, SAGAMIE édition d’art, 2015.
[ii]La ‘Pataphysique, inventée par l’auteur Alfred Jarry dans son livre Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, achevé en 1898, est la science de l’exception, des solutions imaginaires, de l’équivalence de toutes choses. Dans cette œuvre, le docteur Faustroll établit entre autres un théorème permettant de calculer la surface de Dieu.
[iii]Voir entre autres les projets Two-minute sculpture, dans lequel l’artiste demandait à des gens de construire une sculpture avec des meubles modulaires de type IKEA, et Petit Guide d’Assemblage, exposition qui interrogeait l’esthétique de nos demeures contemporaines. <http://jacinthelessard-l.com/fr/>.

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