Camp: tendresse et activisme

Par Eli Larin

Presque caché par les travaux de la rue Saint-Denis, la galerie et boutique temporaire Camp, organisée par les artistes Ambivalently Yours, Laurence Philomène et Starchild Stela, a ouvert ses portes le 2 juillet. En plus de lectures de poésie, de conférences et autres activités, il est aussi possible d’y voir l’exposition Camp is a tender feeling, commissariée par les trois artistes. Le titre est tiré d’un essai de Susan Sontag, qui définit le goût « camp » comme étant par-dessus tout une forme d’appréciation et non de jugement[i], mais qui, par son insistance sur l’esthétique au détriment du contenu, est nécessairement apolitique[ii]. Si cette absence de jugement et cette tendresse s’alignent très bien avec la philosophie du Radical Softness, un mouvement auquel la majorité des artistes inclus dans l’exposition sont rattachés, l’exposition allie au contraire activisme, féminisme et art.

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Vernissage de Camp, 5 juillet 2016
© Laurence Philomène

Activisme du Radical Softness
Le mouvement du Radical Softness peut être résumé comme:

« un acte de résistance par la sensibilité, le self-care, la réappropriation du ʺ féminin ʺ et de l’émotivité comme une force et la valorisation de la solidarité sororale, issue de la deuxième vague du féminisme.[iii]»

Les commissaires affirment d’ailleurs qu’elles visent à créer un espace « […] où les sentiments femme doux et la fureur féministe sans vergogne peuvent coexister confortablement[iv]». On retrouve cette juxtaposition dans les dessins d’Ambivalently Yours, dont les portraits de femmes avec des couleurs délavées pastel sont souvent accompagnés d’affirmations féministes humoristiques, telles que « Feminist bitch » et « Feminist dreams & Girl Germs ». L’approche de Starchild Stela est similaire, malgré une esthétique très différente et plus influencée par les bandes dessinées et dont certains dessins font référence aux mangas Sailor Moon, souvent joints de slogans féministes comme « Cats against catcalls » et « Feminist killjoy ».

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Swarm et Zuzu Knew, Le Chalet, 2016
© Laurence Philomène

L’esthétique « camp » selon Sontag
Tout en étant politique, l’esthétique de l’exposition rejoint certainement plusieurs des caractéristiques que Sontag énumère dans son texte, notamment celles de l’extravagance et de la sensualité. L’installation Le Chalet, par Swarm et Zuzu Knew, en est l’exemple le plus marquant. Les artistes ont décoré une pièce complète, du plancher au plafond, avec des objets et textiles doux ou chatoyants, des lumières tamisées, agrémentée des sons calmants d’une fontaine miniature. Des personnages en tissu poussent des murs comme des excroissances surréalistes, créant un microcosme où l’innocence et le rêve peuvent s’épanouir. Pour Sontag, l’innocence, ou du moins une certaine naïveté ou légèreté, sert de base au goût « camp », puisque selon l’auteure, « Camp and tragedy are antitheses[v] ».

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Section boutique de la galerie Camp, 2016
© Laurence Philomène

Le « camp » comme art politique?
Si Sontag concède que le « camp » peut supporter une certaine gravité et même pathos, il reste qu’il s’agit selon elle d’une démarche purement esthétique. Les artistes du Radical Softness ont similairement rencontré le même genre de dépréciation par les institutions traditionnelles face à la teneur politique de leur art[vi]. Toutefois, une esthétique privilégiant des couleurs, textures et motifs traditionnellement féminins peut être vue à elle seule comme un acte de résistance. Des auteures ont fait remarquer par le passé que nous avons tendance à dévaluer la féminité en tant que société[vii], et ceci même à l’intérieur des cercles féministes[viii]. Le rejet catégorique de tout ce qui est traditionnellement féminin peut être une forme de misogynie cachée, parce que ceci élève les intérêts typiquement masculins comme supérieurs ou plus désirables. Une « réappropriation du ʺ féminin ʺ[ix]» est, dans ce contexte, un acte féministe. Similairement, l’esthétique « camp », avec sa légèreté et son ton souvent humoristique, peut être un pied de nez aux institutions de la haute culture. Les artistes de Camp is a tender feeling semblent certainement avoir tenté de relever ce défi, avec des résultats fort intéressants.

Camp is a tender feeling – Exposition collective
Jusqu’au 17 juillet
Camp Pop-Up Gallery & Shop
4334, rue Saint-Denis
Métro Mont-Royal
Lundi – mercredi : 11 h à 18 h, jeudi – vendredi : 11 h à 20 h, samedi – dimanche : 12 h à 17 h

La galerie temporaire et boutique Camp sera ouvert jusqu’au 29 juillet, avec une nouvelle exposition commençant le 19 juillet.

En en-tête : Exposition Camp, 2016. © Laurence Philomène


[i]Susan Sontag, « Notes on ‘Camp’ », Against interpretation and other essays, Londres, Penguin, 2009, p.291.
[ii]Ibid, p.277.
[iii]Alexandra Tremblay, « Ambivalently Yours: le passage de Tumblr à la galerie », Délinaires, Blogue NT2 UQAM, 22 juin 2016. En ligne. <http://nt2.uqam.ca/delineaires/ambivalently-yours-le-passage-de-tumblr-la-galerie#st_refDomain=www.facebook.com&st_refQuery>. Consulté le 6 juillet 2016.
[iv]Camp Pop Up Gallery and Shop, « À propos ». En ligne. <http://tendercamp.tumblr.com/about>. Consulté le 6 juillet 2016.
[v]Sontag, p.287.
[vi]Tremblay, loc. cit.
[vii]Anne Thériault, « We Need To Stop Devaluing Femininity », Ravishly, 20 mars 2015. En ligne. <http://www.ravishly.com/2015/03/20/why-we-need-stop-devaluing-femininity>. Consulté le 7 juillet 2016.
[viii]Squeamish Kate, « Is Feminism Femme-Shaming? », xo jane, 14 décembre 2012. En ligne. <http://www.xojane.com/issues/is-feminism-femme-shaming>. Consulté le 7 juillet 2016.
[ix]Tremblay, loc. cit.

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