Subjectivités et esthétiques à l’ère de la société hypermédiatisée

Lizzie Fitch et Ryan Trecartin

Par Juliette Marzano-Poitras

Frénétique, exagérée et précipitée, l’œuvre vidéo Priority Innfield des Américains Lizzie Fitch et Ryan Trecartin est loin de laisser indifférent. Présenté tout l’été au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), ce théâtre sculptural est composé de quatre projections de films : Junior War, Comma Boat, CENTER JENNY et Item Falls. Tous réalisés en 2013, ces vidéos déferlent à un rythme effréné, étourdissant les spectateurs avec des répliques et des images absurdes et confuses. Plus qu’une simple expérience visuelle, l’installation appelle tout le corps et exténue celui qui voudrait y trouver un dénouement logique.

En route vers le posthumanisme
Alors que l’espace est divisé en cinq stations d’écoute aménagées avec éléments présents dans les films, la réalité immédiate des spectateurs dialogue avec celle des protagonistes. Pourtant, ces personnages semblent habiter une réalité autre, où la démesure et l’irrationalité règnent. Aucun marqueur identitaire conventionnel ne leur semble approprié. Ce sont plutôt les innombrables accessoires clinquants qui construisent leurs personnes : maquillage-peinture sur tout le corps, perruques aux couleurs criardes et verres de contact colorés. Livrés à leur incessante hystérie, ils habitent un espace-temps imprécis, soit celui du posthumain. Nous remarquons chez eux certains gestes, expressions et comportements familiers, issus d’un paradigme donc nous commençons à peine à saisir l’ampleur : celui de la culture Internet et de ses plateformes de communication.

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Lizzie Fitch et Ryan Trecartin, Priority Innfield (Way), 2013.
© Fulvio Orsenigo

Internet : une extension du soi
Déjà en 1964, Marshall McLuhan[i] appréhendait les médias comme des prolongements du corps et des sens (le livre étant l’extension de ma vue, par exemple). Pour le théoricien, « les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie[ii] ». Ainsi, le progrès technologique transformerait sans cesse notre rapport au monde. Cette idée ouvrait sur l’affirmation que les médias sont moteurs de l’évolution humaine. La théorie de McLuhan s’accorde donc avec celle du posthumanisme. Si l’humanisme positionne le sujet pensant comme point focal en pleine possession de ses potentialités, le posthumanisme décentralise le sujet et reconsidère sa relation avec ce qui lui est extérieur, tel que les technologies. Dans cette suite d’idées, les perceptions et les sens de l’individu sont façonnés, voire augmentés, par les appareils qui l’entourent.

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Lizzie Fitch et Ryan Trecartin, Priority Innfield (Fence), 2013.
© Fulvio Orsenigo

Or, il faut le dire, Internet a véritablement transformé notre être-au-monde[iii] . Pour Lisa Åkervall, l’installation Priority Innfield s’approprie les stratégies visuelles et conceptuelles de la culture médiatique pour révéler aux spectateurs une sensibilité posthumaine[iv] . L’utilisation de ces codes interroge ainsi la transformation des subjectivités, de l’affectivité et de l’autoreprésentation au sein de la culture médiatique, particulièrement manifeste en Occident.

Åkervall propose de comprendre les sujets émergeant de la culture médiatique contemporaine — de même que ceux des vidéos de Fitch et Trecartin — comme des networked self[v] . Ces derniers « enregistrent la tendance paradoxale de la culture médiatique à effacer les frontières de l’individu, tout en cultivant la performativité d’un narcissisme extrême, spectaculairement présenté à travers les mécanismes des réseaux sociaux.[vi] » Alors que les personnages des films se complaisent devant tout ce qui peut capter leur image, leurs attitudes traduisent, comme le remarque également un article de Gauthier Lesturgie, un niveau de conscience de soi inédit depuis l’arrivée d’Internet : « celle de sa représentation dans un espace public en ligne et médiatisé[vii] ». Ainsi, leurs gestes maniérés, leur langage argotique, leurs mimiques médiagéniques semblent le reflet de nouvelles normes sociales parfaitement assimilées.
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Lizzie Fitch et Ryan Trecartin, Priority Innfield (Villa), 2013.
© Ryan Trecartin

L’expérience du postcinema comme critique de la société hypermédiatisée
À l’instar de Spring Breaker d’Harmony Korine, d’Inland Empire de David Lynch, de Tim and Eric ou même d’Eric Andre Show, les vidéos de Fitch et Trecartin nous renvoient à un imaginaire culturel particulier : celui des vidéos Snapchat, de la publicité en ligne, des téléréalités, des célébrités Disney réduites en produit de consommation, de l’absurdité sociale, de la société du spectacle et de la prépondérance à l’autopromotion de soi. Ces stratégies formelles correspondent à l’esthétique postcinematic. Selon Åkervall, cette dernière se définit par sa captation numérique, sa circulation à l’extérieur des lieux classiques de diffusion, l’abandon de la linéarité au profit de la simultanéité et par son mode de visualisation différent (sur mobile, tablette, etc.)[viii] . Survoler un flux de fragments de vidéos, en faisant défiler son fil d’actualité Facebook, s’inscrirait en ce sens dans une expérience postcinematic.

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Ryan Trecartin, Still from Item Falls, 2013.
© Ryan Trecartin

Les vidéos du duo américain sont caractérisés par leur surcharge sensorielle : multiplication rapide des plans, simultanéité des images, saturation des couleurs, basse qualité vidéo, abandon des catégories figées, cadrages inhabituels, dialogues empreints de termes pseudotechnologiques et mélange des bandes sonores. De cette manière, Fitch et Trecartin présentent aux spectateurs une expérience postcinematic « qui rend tangible la déconstruction sensorielle du sujet, aussi bien que son inconfortable expansion dans la culture médiatique contemporaine[ix] ». Le spectateur-voyeur est finalement lui-même soumis à être observé par ses pairs, via l’installation centrale, qui rappelle l’ambitieux Panoptique du philosophe Benjamin Bentham et du modèle abstrait qu’en fait Foucault pour décrire une société disciplinaire axée sur le contrôle social.

Société de la surveillance, du voyeurisme, du spectacle, de l’hypermédiatisation, de l’hyperconsommation, bref, Priority Innfield est loin de nous offrir une vision positive. Elle affirme plutôt notre malaise envers ce qui semble concrétiser une société hypercapitalisée où la seule issue possible serait la destruction. L’expérience de la surcharge amène ainsi à réfléchir sur l’impact qu’opère la culture médiatique sur l’esthétique, les perceptions, le corps et la subjectivité.

Jusqu’au 5 septembre, Priority Innfield est un incontournable, surtout si vous espérez rester à l’affût des tendances artsy d’Instagram et des fils de discussions sur vos réseaux sociaux.

Priority Innfield
Jusqu’au 5 septembre
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Ste-Catherine Ouest
Métro Place-des-Arts
Mardi : 11 h à 18 h, mercredi — vendredi : 11 h à 21 h et samedi – dimanche : 10 h à 18 h

En en-tête: Ryan Trecartin, Arrêt sur image de CENTER JENNY, 2013. © Ryan Trecartin


[i]Voir Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les médias, Points Essais, Paris, 1997.
[ii]Ibid., p. 25.
[iii]Terme emprunté au philosophe Martin Heidegger et à son ouvrage Être et Temps. Il désigne un être vivant découvrant le monde. Cette définition, loin de rendre justice à la complexité du terme, ouvre cependant la voie à une réflexion phénoménologique de Priority Innfield.
[iv]Lisa Åkervall, « Networked selves : Ryan Trecartin and Lizzie Fitch’s postcinematic aesthetics », Screen, vol. 57, 2016, p. 43.
[v]Ibid., p. 35.
[vi]Ibid., p. 35. Traduction libre. « The concept of the networked self registers the paradoxical tendency of digital media cultures to undermine the boundaries of the individual self while simultaneously cultivating the performance of an extreme and narcissistic self, flamboyantly displayed throughout the mechanisms of social media. »
[vii]Il compare notamment l’état « zombifié » des personnages à l’aliénation qu’opère la société de consommation sur les individus. Gauthier Lesturgie, « Lizzie Fitch et Ryan Trecartin : Site Visit, le zombie indistinct et abêti comme nouvel avatar post-humain ? », ETC MEDIA, no 105, 2015, p. 53.
[viii]Les œuvres sont d’ailleurs entièrement disponibles en ligne via le compte Viméo de Ryan Trecartin https://vimeo.com/trecartin.
[ix]Lisa Åkervall, loc. cit., p. 42. Traduction libre. « In this way, Trecartin and Fitch’s postcinematic aesthetics renders tangible the deconstruction of the human sensorium as well as its uncomfortable expansion and supplementation in contemporary media cultures […] ».

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