Réitérations et temporalités de l’empreinte : les habitudes insolites de Liz Magor

Par Laurence Perron

Le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) fait un choix judicieux en présentant le travail de Liz Magor selon un parcours non-chronologique. Dans cette scénographie hétéroclite, les commissaires rendent hommage à la spécificité de la méthode de Magor qui consiste à amalgamer dans une même sculpture des objets qui autrement ne se seraient peut-être pas rencontrés, et dont la concomitance crée un étrange pouvoir de captation qui intrigue et séduit l’œil.

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Liz Magor, Pearl pet, 2015. Avec l’aimable permission de la Shlesinger-Walbohm Family Collection.
© Toni Hafkenscheid

Dans cette exposition énigmatique et complexe, Magor oscille entre variations et continuités thématiques et plastiques, répliquant à l’envi des objets sériels pour éveiller en nous des questions qui relèvent de l’intrication entre identité et identique. Le collectionneur et ses réflexes peuvent aisément se retrouver dans ces agencements compulsifs et ces tentatives d’ordonnancement. Par contre, le motif qui hante l’exposition Habitude s’incarne encore mieux dans l’idée polysémique du rébus et de son homologue homophonique, le rebut.

Le rebut semble être le matériau premier des sculptures de Magor. Stack of trays, Carton I et Carton II, pour ne citer que ces exemples, sont composés d’objets trouvés, de gommes à mâcher, de cigarettes entamées, de vêtements usés et de bouteilles vides. Ce que d’aucuns considèrent comme des ordures, Liz Magor le récupère pour en dévier l’usage et la fonction. Si ce sont des déchets, ce sont aussi des reliques, des traces résiduelles d’une culture qui les abandonne, qui indiquent un passage en même temps qu’une absence de ce qui est passé. Cette tension entre un temps humain effréné et un temps géologique qui succède à l’abandon traverse la majorité des œuvres. Magor convoque aussi, grâce à cette dichotomie, un rapport au temps placé sous le signe de la nostalgie et de la mémoire, tendu vers une antériorité qui serait inscrite en creux dans ses traces résiduelles.

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Liz Magor, Stack of trays, 2008.
© Scott Massey

Rebut donc, mais aussi rébus, comme ceux de la charade que met en scène Habitude, mais également comme ceux que produit le travail du souvenir – une analogie que le terme anglais recollection rend d’autant plus éloquente puisqu’il convoque l’imaginaire de l’inventaire. Les vieilles couvertures reprisées de Violator, ou encore les journaux qui ont servi à fabriquer les briques de Production, montrent bien comment l’objet nouveau est bâti ou transformé à partir de son obsolescence même. Son aspect parcellaire, rapiécé, renvoie le spectateur au travail de la mémoire qui réorganise continuellement ses matériaux en les réinvestissant et en les réinterprétant.

C’est une impression que donne Sowing seeds in lanes and ditches, un meuble de bois massif dans lequel se côtoient coupures de journaux et graines. L’œuvre contient un exemplaire de The Adventures of Johnny Appleseed[i], nous renvoyant à la question de l’ensemencement – des terres ou de l’imaginaire – mais aussi au processus de mythification, qui serait un travail de transformation opéré par la mémoire, cette fois-ci collective. Plus important encore, ce livre jeunesse racontant la fable du célèbre botaniste semble problématiser le thème du souvenir et de la mémoire à partir du paradigme de l’enfance. La plupart des objets de l’exposition sont des signifiants de celle-ci, tout particulièrement de la fragilité, de l’abandon et de la perte qui caractérisent sa fin. Ici convergent rébus et rebut dans ce temps de l’inquiétant familier et de la pensée magique où le mégot côtoie la peluche.

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Liz Magor, Racoon, 2008.
© Scott Massey

Habitude se décline donc au pluriel dans cette exposition où les nœuds sémantiques sont plus souvent qu’autrement des rubans de Moebius. L’œuvre Bird Nest Kits, une série de boîtes contenant les matériaux nécessaires à la fabrication de nids d’oiseaux, peut apparaître comme un commentaire autoréflexif sur la pratique de Magor. Car l’assemblage de morceaux épars qui constituent une masse hétéroclite à la fois étrange et familière évoque chez celui qui la regarde une tentative similaire à celle des oiseaux et de leur nidation, un lieu où la réflexion se niche dans le confort d’un rassurant désordre combinatoire parfaitement orchestré.

Liz Magor – Habitude
Jusqu’au 5 septembre
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest
Métro Place des Arts
Mardi – dimanche : 11 h à 18 h et mercredi : 11 h à 21 h

En en-tête : Vue d’exposition Liz Magor. Habitude, présentée au Musée d’art contemporain de Montréal, 2016.
© Richard-Max Tremblay.


[i]Johnny Appleseed, de son vrai nom John Chapman, est un pionnier américain passé à l’histoire pour avoir planté de nombreux pommiers dans trois états – l’Illinois, l’Indiana et l’Ohio. Il est devenu un personnage mythique des États-Unis et a été l’objet de plusieurs récits jeunesse, mais aussi de quelques fictions populaires.

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