Sombrer dans les dédales de la cyberculture en compagnie de Jon Rafman

JON RAFMAN du 14 juillet au 15 octobre 2016 à l’Arsenal Art contemporain

Par Violette Loget

Un an après sa rétrospective au Musée d’art contemporain, Jon Rafman est de nouveau exposé à Montréal, cette fois à l’Arsenal. Entre temps, l’artiste a fait une tournée des galeries à l’international en passant par Amsterdam, Berlin, Londres, New York et Stockholm. À partir de treize pièces de la collection Majudia[i], l’exposition nous replonge dans l’univers grotesque, dérangeant et immersif de Jon Rafman.

13735156_1041675939253765_4984980787715005453_o

Vue d’exposition, Turbodemon, 2014
© Romain Guilbault

La majorité des œuvres exposées étaient présentées au MAC en 2015, et bien que l’exposition n’apporte pas de regard nouveau sur l’approche de l’artiste, elle nous plonge avec succès dans l’univers de Jon Rafman, qui dissèque, collectionne, compile et met en scène notre consommation morbide d’Internet. La scénographie réussit parfaitement à nous confronter au voyeurisme de notre société. À partir de dispositifs simples et efficaces, Jon Rafman nous introduit aux versants obscurs et hypnotiques du cyberespace.

13710517_1048808328540526_6600869658863414302_o

Vue d’exposition, Sculpture Garden (Hedge Maze), 2015
© Romain Guilbault

Dramatique et bien orchestrée, la lumière donne le ton. L’imposant espace est construit autour d’un labyrinthe de buissons synthétiques, au cœur duquel trône une sculpture humanoïde difforme et dorée évoquant les statues votives des temples antiques. De part et d’autre de cette pièce magistrale qui surplombe les spectateurs sont exposées des œuvres représentatives de la production récente de l’artiste : sculptures numériques, collages photographiques grand format de nature morte au clavier, installations vidéo interactives. Épopée 2.0, l’exposition est truffée de références à la mythologie grecque (le labyrinthe de Dédale, Erysichthon), nordique (Troll) et à la science-fiction (Alien), qui mettent en exergue les excès de la société cyberconnectée. La visite est cathartique.

13719450_1041676165920409_393894537020988056_o

Vue d’exposition, visiteur face à l’oeuvre Erysichthon, 2015
© Romain Guilbault

D’abord, il y a Erysichthon, un récit vidéo composé de séquences d’images glanées à travers le web. Percutante par l’ampleur de la projection et le volume de la narration, l’œuvre questionne notre rapport à la technologie, notre dépendance à l’image et célèbre la déviance de l’imaginaire collectif à l’ère des moteurs de recherche, en nous renvoyant à des exemples parfois anodins, souvent « gores » et libidineux de contenus numériques hétéroclites. Face à l’écran, une balançoire invite le spectateur à se bercer au rythme des images qui défilent en boucle : centre de données stériles, coucher de soleil kitsch, vorarephiles regardant des animaux réels et fantastiques en train de s’engloutir, rassemblement de cosplayeurs. La balançoire évoque l’envie d’aller toujours plus haut, toujours plus loin, accusant la même faim insatiable que l’Erysichthon de la mythologie grecque qui finira par se dévorer lui-même.

Vue d’exposition, Triptyque de la série You Are Standing in an Open Field, 2015
© Romain Guilbault

Avec Cockpit et la série de toiles You Are Standing in an Open Field, on pénètre littéralement dans l’espace insalubre et étroit des « Man Cave » d’avatars geeks incarnant notre dépendance à l’ordinateur. Il y a aussi Untitled (Massage chair), un montage vidéo à visionner assis sur une chaise de chiropraticien. Simultanément voyeur et regardé, le dispositif nous inscrit dans une position vulnérable, nous sommes physiquement offert aux autres spectateurs. La tête dans le coussin de massage, des écouteurs dans les oreilles, des séquences rapides d’images érotiques et déviantes se succèdent. Avec Sculpture Garden (Hedge Maze), Jon Rafman conçoit une oeuvre immersive en réalité virtuelle à expérimenter avec un casque Occulus Rift. Le visionneur se retrouve propulsé dans un paysage imaginaire programmé, à la fois luxuriant et inquiétant, pour y vivre une expérience esthétique et mystique de sortie de corps.

Témoin de notre époque, Jon Rafman nous montre les potentialités du dédale numérique. Ses dispositifs renvoient implacablement au capharnaüm éclectique qu’est le web aujourd’hui : véritable monstre de la psyché collective, moteur de recherche de tous les fantasmes, vecteur d’isolement et d’excès, mais aussi de voyage et de poésie.

13734985_1041676235920402_7701416152888672047_o

Vue d’exposition, Manifold XVI, 2015
© Romain Guilbault

JON RAFMAN
Jusqu’au 15 octobre
Arsenal Art contemporain
2020, rue William
Métro Georges-Vanier
Mercredi – vendredi : 10h-18h, samedi : 10h-17h


[i]Oli Sorenson, « Jon Rafman », brochure de l’exposition Jon Rafman présentée du 14 juillet au 15 octobre 2016 à l’Arsenal, Montréal.

 

 

VIOLETTE LOGET | RÉDACTRICE WEB

Diplômée en droit et en histoire de l’art de l’Université Paris I-La Sorbonne, Violette a établi ses quartiers à Montréal. C’était l’été 2013, en plein festival Fringe, et elle fait ses classes au (feu) Cabaret du Mile-End. Tombée sous le charme fou du Québec et la vitalité culturelle locale, elle intègre la maîtrise conjointe en muséologie (UdeM/UQAM). D’évènements en rencontres, elle rejoint les équipes du Musée McCord, puis du Musée des beaux-arts de Montréal, où elle fait de la recherche et de la rédaction. Pour satisfaire ses intérêts pour les arts, la culture et la réflexion, elle prend siège sur le comité d’évaluation de la maîtrise en muséologie (UdeM/UQAM), s’investit dans des projets de commissariat, à titre de rédactrice web pour la revue Ex_situ et elle intègre La Horde, l’équipe de jeunes porte-paroles du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Pour plus d’articles écrits par Violette Loget, cliquez ici.

Publicités

Une réflexion sur “Sombrer dans les dédales de la cyberculture en compagnie de Jon Rafman

  1. Pingback: Björk Digital — Une révolution virtuelle? | EX_SITU

Les commentaires sont fermés.