Ok Lucid: une exploration de la transsexualité et des réseaux sociaux

Par Juliette Marzano

L’année 2016 aura certainement été un violent rappel que les communautés LGBTQ subissent toujours des préjudices à l’endroit de leurs identités. Des larmes ont sans doute coulé suite à l’incident d’Orlando, mais il reste que l’on est loin d’une reconnaissance égale des droits des identités dites hors normes. Devant le récent faux pas d’Éduc’alcool, force nous est de constater qu’incompréhension et ignorance orbitent autour des questions reliées aux genres, et plus particulièrement à propos de la transsexualité. Ces questions se trouvent complexifiées lorsqu’elles s’infiltrent dans les nouveaux espaces sociaux virtuels. C’est avec son projet interactif et performatif, Ok Lucid, que l’artiste transsexuelle montréalaise Ianna Book s’est interrogée sur la perception de l’identité sur les sites de rencontres en ligne.

Un moment de lucidité
Explorant la relation entre l’espace public et l’altérité, l’artiste et militante transsexuelle Ianna Book présente, dans la vitrine de la Centrale Galerie Powerhouse, le fruit de son projet. L’oeuvre consistait d’abord en la création d’un profil sur Ok Cupid, où l’artiste performait les normes socialement admises de l’identité féminine, puis à entretenir des échanges avec des hommes intéressés. Ok Lucid expose aux passants du boulevard Saint-Laurent les réponses reçues suite à l’annonce de l’identité trans de l’artiste. En passant par l’incompréhension, l’ignorance, l’agressivité, la curiosité et le rejet, on assiste à la fin d’échanges, à priori fondés sur une attraction. L’oeuvre se compose des diverses réactions qui apparaissent à l’écran:

Rick: « I don’t understand that. »;
Tom : « As in you’re a female born with male organs? »;
Samuel : « Je peux voir une photo nue? »;
Antoine : « Ok that is a bit out of my league ».

Il s’agit d’un moment de lucidité pour l’interlocuteur, comme pour le spectateur, qui se retrouve confronté à ses propres standards sociaux et préjugés.

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Ianna Book, Ok Lucid, installation et performance, 2015
© Ianna Book

Le web: pas forcément un safe space
Très consciente de son identité, Ianna Book infiltre les lieux communs et interroge leurs potentialités transgressives et émancipatrices. Dans Trans Avenue[i] , un livre où elle fait dialoguer son corps avec la ville, l’artiste affirme : « Mon identité non conforme s’inscrit de façon singulière dans la place publique, dérangeant un certain ordre établi.[ii] » Ok Lucid s’inscrit dans cette logique, questionnant cette fois-ci le cadre normatif des réseaux sociaux, invisible à la masse, et pourtant bien présent pour les minorités et les groupes marginalisés.

Au début des années 1990, le web s’annonçait être un outil propice à l’émancipation, tendant à faciliter la création de réseaux de solidarité ainsi qu’à affranchir des limites corporelles pour proposer de nouvelles identités en ligne [iii]. Aujourd’hui, il s’avère, plus que jamais, un espace hiérarchisé et privilégié à des individus matériellement aisés, occidentaux et hétéronormés[iv].

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Ianna Book, Trans avenue, 2011-2013
© Ianna Book

La discrimination quant à la différence est bien présente sur le net. Le rapport de 2009-2014 du blogue Oktrends le prouve tristement : le groupe ethnique favorisé sur OkCupid est sans surprise caucasien[v]. Les préférences de beauté sont construites socialement et expriment une certaine réalité au sein des rapports sociaux.

En 2015, nous avons assisté à une forte vague transphobe sur des applications de rencontres en ligne. Plusieurs trans ont vu leurs comptes suspendus sur Tinder et même sur Grindr, en raison d’utilisateurs qui les jugeaient inappropriés. Les profils ont heureusement été réactivés par les administrateurs des applications en question.

Reproduire pour plaire
Cet évènement traduit un malaise social envers toute définition de genre qui dévie de l’hétéronormativité. Les réseaux sociaux, et surtout les sites de rencontres, reproduisent et créent des normes genrées auxquelles il devient nécessaire de se référer et de se conformer pour être désiré. Ces modes de représentations, qui s’inscrivent autant dans les gestes, dans certaines postures ou certains angles avantageux, sont issus de ces nouveaux espaces sociaux. Ils participent à performer un soi idéal. Les réseaux en ligne offrent en ce sens un ensemble somme toute limité et contrôlé de dispositifs pour se représenter[vi] .

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Ianna Book, Ok Lucid, installation et performance, 2015
© Ianna Book

Ok Lucid offre un portrait actuel sur la façon dont les hommes perçoivent l’identité trans, et sur la fabrication sociale qu’ils se font de l’image de la femme. C’est en partie parce que Book reflète une identité de femme cisgenre, c’est-à-dire un genre ressenti qui est en conformité avec le genre assigné à la naissance, qu’elle se fait contacter sur OkCupid. Dès que son identité marginale est dévoilée, une rupture se produit dans l’attente genrée que s’était créée l’interlocuteur. Les marqueurs identitaires de l’artiste flouent les cadres rigides, car ils ne correspondent plus à une définition stable de ce qu’est être un homme ou une femme. Sur l’ensemble des réponses reçues, 50% ont cessés d’écrire, 20% sont curieux, 10% sont confus, 10% sont séduits, 9% sont négatifs et 1% autres.

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Ianna Book, Ok Lucid, installation et performance, 2015
© Ianna Book

Le web est devenu un espace social tellement prédominant que, pour plusieurs, si une expérience n’a pas été mise en ligne, elle n’a tout simplement pas eu lieu. L’individu numérique est ainsi constamment soumis à performer son image et son être au sein de ce système pour se rendre visible. Or, cette image ne peut échapper aux codes genrés, sous peine d’être rejetée.

Pour Book, comme pour plusieurs qui ne se conforment pas aux normes hétéronormatives, le potentiel émancipateur de ces plateformes est mitigé. L’espace virtuel tend plus souvent qu’autrement à reproduire les violences latentes, auxquelles s’expose un individu lorsqu’il déroge aux normes dans l’espace public.

Ok Lucid
Jusqu’au 26 août
La Centrale Galerie Powerhouse
4296, boul. Saint-Laurent
Métro Mont-Royal
Mardi — vendredi : 11 h à 19 h, samedi : 12 h à 17 h

En en-tête : Ianna Book, Ok Lucid, 2015. © Ianna Book.


[i]Ianna Book, Trans avenue, Montréal, Ianna Book, 2013, n. p. Pour vous procurer le livre, consultez le site internet de l’artiste : http://www.iannabook.com/Trans-avenue.php.
[ii]Ianna Book, Trans avenue, Montréal, Ianna Book, 2013, n. p.
[iii]Wakeford, Nina, « Cyberqueer », Lesbian and Gay Studies: A Critical Introduction, London, Cassell, 1997, pp. 343-359.
[iv]Coco Fusco avait déjà fait la critique de ce privilège occidental d’avoir accès à la technologie, plutôt que d’être soumis à la produire. Coco Fusco, « At your service : Latin women in the Global Information Network », The bodies that were not ours : and other writings, Milton Park/Abingdon/Oxon, Routledge/Taylor & Francis Group, 2001, pp. 186-201.
[v]Christian Rudder, « Race and Attraction, 2009 – 2014 », dans OkTrends, 2014. En ligne. < http://blog.okcupid.com/index.php/race-attraction-2009-2014/ >. Consulté le 10 août 2016.
[vi]Mikhel Proulx, « Realness, Passing, and the True Self(ie) », dans Nomorepotlucks, 2015. En ligne. < http://nomorepotlucks.org/site/realness-passing-and-the-true-selfie-mikhel-proulx/ >. Consulté le 10 août 2016.

 

 

Juliette Marzano-Poitras

JULIETTE MARZANO-POITRAS | RÉDACTRICE WEB

Animée par l’ébullition culturelle de Montréal, Juliette prend plaisir à arpenter les nouveaux territoires et évènements d’art actuel. Si elle trouve qu’il y en a toujours trop pour le temps libre qu’elle détient, ses sujets de prédilections gravitent autour de l’art conceptuel et de l’art performatif, de même qu’aux questions portant sur l’esthétique, l’identité et le politique. Le dialogue phénoménologique et l’expérience perceptive sont des qualités qu’elle recherche en art actuel. Elle espère d’ailleurs visiter le Cratère Roden de James Turrell et posséder un Claude Tousignant. Détentrice d’un baccalauréat en histoire de l’art depuis le printemps 2016, elle poursuit présentement son parcours scolaire en communications à l’UQAM, tout en s’impliquant à l’Arsenal. Juliette est rédactrice web pour la revue Ex_situ depuis l’hiver 2016.

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