Les «Classical Art Memes» ou la rencontre entre «Le Cri» de Munch et le selfie stick

Par Laurence Perron

Peu de gens peuvent se targuer d’ignorer ce que sont les Classical Art Memes. Si vous êtes cependant de ceux-là, sachez qu’ils sont constitués à partir d’images que les internautes puisent dans un corpus de peinture et de sculpture classique et qu’ils réinterprètent en y accolant un sous-texte descriptif de nature humoristique. Ce phénomène existe depuis déjà quelques années, mais se manifeste désormais avec une présence beaucoup plus marquée sur les réseaux sociaux depuis que certains sites d’information populaires comme Buzzfeed ou College Times en ont fait matière à leurs fameuses chartes de classement.

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Classical Art Memes, juillet 2016

Qu’il s’agisse de toiles célèbres ou qu’il soit question d’œuvres inconnues qui doivent leur resurgissement pixellisé à la manière dont ils peuvent renvoyer à un contexte contemporain, les Classical Art Memes semblent fonctionner selon deux principes identificatoires moteurs, parfois conjoints et parfois distincts; le premier serait celui d’une recontextualisation qui trivialise la toile d’origine pour la rattacher à une situation contemporaine (dans le cas où Judith décapite Holopherne parce qu’il commente son cycle menstruel), et le second serait celui d’une recontextualisation qui relie la toile à une référence culturelle contemporaine (dans le cas où le plan rapproché de la tête d’Holopherne est comparé, pour sa ressemblance, à la pochette de l’album The Bends de Radiohead). Dans les deux cas, le créateur d’un Classical Art Meme mise sur la production d’un effet de connivence qui permet au lecteur de reconnaître sa culture actuelle dans un passé artistique qui l’interpellerait moins en temps normal.

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Classical Art Memes, juillet 2016

Si leur but apparent est de provoquer le rire, il ne faut donc pas oublier que ce rire, quoiqu’il soit généré en partie par une tentative délibérée de plaisanterie, est tout de même renforcé par l’effet de communauté dans le cadre duquel il surgit. En effet, l’engouement pour les Classical Art Memes semble être accentué parce qu’il crée une forme de cohésion de groupe dans lequel le rire est en partie fondé sur la compréhension d’un référent commun et le sentiment d’appartenance qui résulte de cette intégration à une communauté d’interprétants. C’est d’autant plus vrai que cette communauté peut s’avérer double : étant certes celle de l’art classique, elle est surtout fondée sur la contemporanéité des enjeux et des situations qu’elle met en scène. Le référent principal est donc moins la toile d’origine – qui n’a pas besoin d’être historiquement contextualisée, les sources n’étant d’ailleurs pas fournies la plupart du temps – que l’évocation d’un élément culturel auquel le consommateur de Classical Art Memes peut s’identifier.

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Kim Dong-kyu, novembre 2015

Le Classical Art Meme ne fait donc pas qu’apposer de nouvelles interprétations à certains artefacts de la culture occidentale; il rapatrie aussi cette culture picturale dans le présent en la projetant dans ce qui peut nous être proche et familier. Drolatique, caricatural, le Classical Art Meme rejoue les enjeux d’une actualité dans ce qui est fondamentalement perçu comme désuet, voire même sacré, en retrait. En faisant déchoir cette peinture, il permet son entrée dans le paradigme de la quotidienneté et, tandis qu’il rapproche certaines réalités, il décanonise en même temps, en touchant du doigt, ce qui autrement resterait immaculé. Le fait d’inscrire les descriptions à même l’image de la toile participe de cette transgression d’un interdit qui rend la peinture classique intouchable et fragile. Ici, la marque scripturale vient écorcher la surface marquée par l’interdit du silence pour la propulser dans le monde des signes parée d’une nouvelle intention. Tout se passe un peu comme si le Classical Art Meme traçait une gigantesque ligne du temps dans laquelle, du Cri de Munch au bris d’un écran d’iPhone, une continuité, un partage était possible. Si toutefois cette ligne existe, il est à parier qu’elle n’est pas rectiligne : sinueuse, elle est celle qui bouscule l’ordre du temps et parcoure ses méandres en harponnant au passage les toiles qui nourrissent son mécanisme, les remontant alors à la surface des âges en produisant un sillon qui, comme le mode de partage horizontal, collaboratif et disséminateur qui le caractérise, trace la silhouette d’une pratique arborescente.

En-tête : Kim Dong-kyu, novembre 2013.

 

 

Laurence Perron

LAURENCE PERRON | RÉDACTRICE WEB

Laurence Perron est étudiante à la maîtrise en études littéraires. Sous la direction de Jean-François Chassay, elle s’interroge sur le rôle de la représentation romanesque des figures auctoriales dans l’élaboration d’une poétique d’écriture et elle est présentement assistante de recherche dans le cadre du projet Anticipation de l’ANR. Étant passionnée par la manière dont les récits transfigurent le monde par la mise en forme de l’expérience, Laurence voit dans l’art contemporain une occasion de se confronter à d’autres pratiques narratives et de comprendre les histoires que nous racontent les images. Elle s’est jointe à l’équipe de rédaction web d’Ex situ au cours du printemps 2016.

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