Les portraits cliniques de Yue Minjun

Par Hanen Hattab

L’œuvre de Yue Minjun est un rictus qui voyage d’un espace à un autre, d’un individu à un autre ; du paysage au portrait, de la peinture à la sculpture. Les premières questions que l’on se pose en voyant son travail sont : pourquoi toujours la même tête? Pourquoi toujours ce même trou béant qui empêche ce visage de faire faciès?

Autoportrait : un motif
Yue Minjun est un des représentants les plus connus en Occident du courant artistique chinois nommé le « réalisme cynique ». Son œuvre se caractérise par l’omniprésence du même visage bouche bée dans des portraits et des scènes de genre.

free-sky

Yue Minjun, Free Sky No. 1, 2012. Huile sur toile
© Galerie Daniel Templon, Paris.

Cette tête est la sienne : une mimique que l’artiste pense partager avec ses compatriotes[i]. Pour Minjun, il s’agit d’un sourire de résistance au pouvoir politique et aussi d’un rire sarcastique répétitif pour rivaliser les portraits de Mao que les artistes étaient obligés de peindre à l’époque de la révolution culturelle[ii]. L’artiste a décidé de faire de ce visage le leitmotiv de son œuvre suite aux événements tragiques survenus après les manifestations de la place Tian’anmen en 1989[iii]. Avec ce sourire, Minjun a voulu rester optimiste dans une période où les Chinois désespéraient de pouvoir un jour se libérer des carcans du Parti communiste. Il lui a permis également d’éviter la censure médiatique. Les gardiens du pouvoir n’ont pas redouté ce qui se cachait derrière l’éclat de cet apparent bonheur[iv]. Le sourire, substitut de la parole libre, est devenu dans l’œuvre de Minjun une esthétique du motif qui renverse ou surdétermine l’expressivité des personnages peints.

À partir de sa participation à la 48e Biennale de Venise en 1999, son style a acquis une notoriété internationale. Dès lors, l’artiste a conjugué le motif du visage souriant avec plusieurs thèmes et techniques plastiques, telles que le mush up[v] et l’overlapping[vi]. Selon les signes iconiques que l’artiste choisit pour dépeindre une situation, le regardeur ne voit plus une tête qui rit, mais toutes les autres expressions d’horreur, d’étonnement ou de douleur pouvant être évoquées par la situation. Par exemple, quand la face épouse le portrait de groupe de la parade militaire chinoise pour représenter l’aliénation du peuple, le sourire devient plutôt un cri chauvin. Ainsi, ce visage béant garde la fonction première que l’artiste lui a donnée, soit de faire masque.

armed-forces

Yue Minjun, Armed Forces, 2005, Huile sur toile

Autoportrait : lieu de l’asignifiance
La conformité et la stéréotypie que la signature visuelle de Yue Minjun tente d’exprimer atteignent leur paroxysme dans la peinture The Massacre at Chios (1994), une parodie du tableau Scènes des massacres de Scio (1822) d’Eugène Delacroix. Vaincus et vainqueurs portent les mêmes habits et partagent la même face crispée. La répétition des figures d’oiseaux (grues) en vol et le mouvement de l’épée créent à l’intérieur même de l’image une allitération de sons secs qui contraste avec les sourires figés des personnages. Dans d’autres toiles de Minjun, ce contraste entre le visage et les éléments iconographiques suggère un déplacement de l’activité sémiotique au-delà de la frontière du motif. Dans Shooting Each Other (2001), la signifiance prend lieu dans la zone centrale de l’œuvre, délimitée par les rangées de visages.

the-tree-mag_yue-minjun-paintings-2000-2011_200

Yue Minjun, Shooting Each Other, Huile sur toile
© YueMinjun Studio

Pour Emmanuel Levinas, faire face est un moment d’épiphanie, car « [la] première chose évidente dans le visage de l’autre, c’est cette rectitude de l’exposition, et ce, sans défense. L’être humain dans le visage est le plus nu, le dénuement même.[vii] » On peut donc supposer que dans sa peinture, Yue Minjun surexpose son visage pour voiler tant de portraits cliniques.

En en-tête : Yue Minjun, The Massacre at Chios, 1994. Huile sur toile.
© Schoeni Art Gallery Ltd., Hong Kong.


[i]Yue Minjun interviewé par Shen Zhong. Yue Minjun, Ouyang Jianghe et François Jullien, Yue Minjun, L’Ombre du fou rire, Paris, Fondation Cartier, 2012, p. 46.
[ii]Ibid.
[iii]Karen Smith, « Self – Yue Minjun », Yue Minjun.com. En ligne. <http://www.yueminjun.com.cn/en/#/interview>. Consulté le 5 septembre 2016.
[iv]Jrme Sans, « Yue Minjun : Forever Young With a Big Smile », Yue Minjun.com. En ligne. < http://www.yueminjun.com.cn/en/#/interview>. Consulté le 5 septembre 2016
[v]La technique du mush up, utilisée initialement dans la musique, consiste à s’approprier des objets visuels de notre imaginaire collectif pour les réinvestir dans une nouvelle production généralement à caractère subversif. Histoire des arts, « Le mash-up, une pratique nouvelle ? », 24 octobre 2013. En ligne. <http://histoiredesarts.culture.fr/hda_front/alaune/id277/le-mash-up-une-pratique-nouvelle->. Consulté le 5 septembre 2016.
[vi]L’overlapping signifie la superposition d’éléments en peinture afin d’accentuer l’effet de profondeur dans l’œuvre.
[vii]Emmanuel Levinas, Altérité et transcendance, Paris, Fata Morgana, 1995, p. 167.

Publicités