Anatomie du CHUM : Yann Pocreau. Patrimoines

Par Violette Loget

En nous plongeant dans les coulisses de la démolition de l’hôpital Saint-Luc, Patrimoines interroge nos rapports, à la fois personnels et collectifs, familiaux et professionnels, à l’environnement hospitalier. L’exposition est née de la résidence d’été de Yann Pocreau à la Galerie de l’UQAM ; elle s’inscrit dans le cheminement réflexif et créatif de l’artiste, au regard de la construction du nouveau Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM). Depuis 2014, et jusqu’en 2020, il développe Œuvre processus, un livre témoignant sur sept ans de la conception du CHUM, réalisé dans le cadre du programme d’intégration de l’art à l’architecture.

_lpcote_ypocreau_dsc2608

Vue de l’exposition Patrimoines de Yann Pocreau, 2016, Galerie de l’UQAM
© L.-P. Côté

Sous le regard analytique de l’artiste, le monstre CHUM se transforme en écorché. Pas de figure anatomique ni de mourants dans la Galerie de l’UQAM, mais un ensemble disparate d’objets exposant les tripes de l’hôpital : une chambre découpée, des photographies, des installations et un cabinet de curiosités hospitalières. Le patrimoine hospitalier, tel que considéré par Yann Pocreau, se vit à de multiples échelles : architecturale, dans les dédales des chantiers de construction du nouveau CHUM, et humaine, au cœur des vies qui s’y croisent : celles d’employés, de patients, d’aidants et de familles.

_lpcote_ypocreau_dsc2620

Vue de l’exposition Patrimoines de Yann Pocreau, 2016, Galerie de l’UQAM
© L.-P. Côté

Dans cette exposition, à la croisée du reportage et de l’installation immersive, Yann Pocreau révèle les questions patrimoniales soulignées par la conception d’un méga-hôpital. À travers ses photographies architecturales, on comprend la désaffectation de trois bâtiments historiques caractéristiques de Montréal, soit l’Hôtel-Dieu, Notre-Dame et Saint-Luc, ainsi que la répercussion du chantier de construction du CHUM sur le quartier qui l’entoure. En recomposant et en aménageant à l’identique une chambre exiguë, l’artiste évoque les period rooms, pour souligner l’état et le fonctionnement des établissements hospitaliers occidentaux au XXIe siècle. La projection du Portrait d’Auriette Breton, infirmière en chef et doyenne des employés de Saint-Luc, filmée en pied, personnifie et donne une âme à la structure organisationnelle de la ruche qu’est l’hôpital, alors que l’installation La lumière/le temps renvoie symboliquement aux patients qui occuperont les 772 chambres du nouveau CHUM. À la manière d’un électrocardiogramme, l’alternance de densité lumineuse des 772 ampoules évoque le flux vital des malades qui, chaque jour, sont soignés, vivent et meurent à l’hôpital. Avec Mémoires, la projection de diapositives fait le récit, fragile et elliptique, de l’accompagnement et de l’hospitalisation d’un parent atteint de troubles de mémoire. Intime et touchante, cette pièce dévoile le rapport personnel de Yann Pocreau au CHUM, où est soignée sa mère, et révèle l’hôpital comme lieu de convergence des histoires et des tragédies humaines. Finalement, pour révéler le patrimoine matériel et l’histoire orale d’établissements de santé voués à disparaître, l’artiste a invité une équipe d’étudiants à exposer les résultats de recherches menées, depuis 2013, dans le cadre du séminaire Collections et conservation de la Maîtrise en muséologie de l’UQAM. En résulte un Laboratoire d’étude entremêlant objets quotidiens, outils scientifiques et récits révélateurs des lieux et de la mémoire hospitalière.

_lpcote_ypocreau_dsc2701

Vue de l’exposition Patrimoines de Yann Pocreau, 2016, Galerie de l’UQAM
© L.-P. Côté

Alors que les individus sont souvent absents des débats portant sur l’avenir des centres hospitaliers, contraints à des fusions par obligation de réduction budgétaire, l’analyse humaine et patrimoniale de Yann Pocreau, s’inscrit à contre-courant en nous faisant pénétrer dans l’intimité du CHUM, et en soulignant les valeurs humaines essentielles à la réalisation sa mission fondamentale : le soin des patients.

Yann Pocreau. Patrimoines
Jusqu’au 8 octobre
Galerie de l’UQAM
Université du Québec à Montréal
1400, rue Berri, pavillon Judith-Jasmin, local J-R 120
Métro Berri-UQAM
Mardi – samedi : 12 h à 18 h

En en-tête : Vue de l’exposition Patrimoines de Yann Pocreau, 2016, Galerie de l’UQAM
© L.-P. Côté

 

 

VIOLETTE LOGET | RÉDACTRICE WEB

Diplômée en droit et en histoire de l’art de l’Université Paris I-La Sorbonne, Violette a établi ses quartiers à Montréal. C’était l’été 2013, en plein festival Fringe, et elle fait ses classes au (feu) Cabaret du Mile-End. Tombée sous le charme fou du Québec et la vitalité culturelle locale, elle intègre la maîtrise conjointe en muséologie (UdeM/UQAM). D’évènements en rencontres, elle rejoint les équipes du Musée McCord, puis du Musée des beaux-arts de Montréal, où elle fait de la recherche et de la rédaction. Pour satisfaire ses intérêts pour les arts, la culture et la réflexion, elle prend siège sur le comité d’évaluation de la maîtrise en muséologie (UdeM/UQAM), s’investit dans des projets de commissariat, à titre de rédactrice web pour la revue Ex_situ et elle intègre La Horde, l’équipe de jeunes porte-paroles du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Pour plus d’articles écrits par Violette Loget, cliquez ici.

Publicités