Controversé ou non, Mapplethorpe?

Par Eli Larin

Robert Mapplethorpe est à l’honneur jusqu’au 22 janvier au Musée des beaux-Arts de Montréal, avec une première grande rétrospective du genre au Canada. Le nombre d’œuvres présentées -près de trois cents- et la mise en exposition ont certainement de quoi séduire. La question de sexualité y prend évidemment une place importante. Le photographe est après tout connu pour ses portraits de célébrités, ses nus artistiques, érotiques et, bien sûr, le controversé portfolio X. Dans une salle précédée d’un avertissement de contenu, la série X montre des scènes d’actes sexuels sadomasochistes (S & M). La controverse entourant cette série appartient à un moment de l’histoire des États-Unis surnommé depuis « les guerres culturelles », couvrant la fin des années 1980 au début des années 1990. Si la série, sa censure et le procès qui en découla ont suscité de vives discussions à cette époque, il est pertinent de se demander si les oeuvres ont encore le pouvoir de choquer aujourd’hui, dans un contexte post-internet où ce genre d’images n’est que trop facilement accessible.

Contexte de réception en début 1990
En 1989, après le début de la rétrospective itinérante de Mapplethorpe et peu après le décès de ce dernier, l’exposition est annulée par la directrice du Corcoran Gallery of Art de Washington, Christina Orr-Cahall, qui cède à la pression de groupes religieux. Un peu plus tard, en avril 1990, c’est la police qui intervient au Contemporary Arts Center de Cincinnati pour fermer temporairement l’exposition. Le directeur, Dennis Barrie, sera accusé d’obscénité et de pornographie infantile, avant d’être rapidement acquitté dans un procès qui aura tout de même été au centre de débats politiques et médiatiques. Le contexte y est propice, suivant le scandale causé par l’oeuvre Piss Christ d’Andres Serrano en 1987, l’album rap explicite de 2 Live Crew et l’attaque par les conservateurs religieux du financement dans les arts, mené entre autres par le sénateur Jesse Helms.
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Robert Mapplethorpe, Leather Crotch, 1980
© Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission.

Un des éléments clés à comprendre dans le cadre du procès est que la définition juridique de l’art aux États-Unis ne permet pas à celle-ci d’être à la fois obscène et artistique. Afin de défendre la valeur artistique de la série de Mapplethorpe, certains spécialistes appelés essayeront donc d’insister sur l’aspect esthétique des photographies, tentant de minimiser l’aspect pornographique de l’oeuvre. Toutefois, c’est cette ambivalence entre pornographie et art qui intéressait Mapplethorpe. À travers l’exposition au Musée des beaux-arts, de nombreuses citations de Mapplethorpe accolées au mur font allusion à cet intérêt, notamment celle-ci : « Je ne pense pas qu’il y ait tellement de différence entre la photographie d’un poing dans le cul d’un homme et celle d’un bouquet d’oeillets dans un vase », ou encore : « Je peux transformer la pornographie en art ».

Contexte de réception actuel
Si la série était extrêmement choquante pour un public qui n’était pas familier avec les pratiques sadomasochistes au début des années 1990, on pourrait croire que l’abondance de pornographie sur internet ferait en sorte qu’aujourd’hui, rien ne choque plus le public. On pourrait même pointer la popularité de Cinquante nuances de Grey pour considérer qu’il ne s’agit plus d’un sujet tabou. Toutefois, ce serait circonvenir des problématiques importantes et toujours d’actualité sur l’homophobie, ainsi que la nature plus extrême des actes que Mapplethorpe présente. De plus, considérer que l’internet est une source infinie et non censurée d’information, c’est ignorer l’usage le plus commun que nous en faisons et comment cette ressource peut nous servir de biais de confirmation. En effet, l’usage le plus courant de l’internet reste à travers les médias sociaux, à un point tel qu’il s’agit maintenant de la première source d’informations pour les adultes américains[i]. À l’intérieur de nos fils d’actualité, nous avons tendance à prioriser des histoires qui sont en concordance avec nos valeurs[ii], ce qui explique d’ailleurs pourquoi les fausses nouvelles et légendes urbaines peuvent proliférer sur internet[iii].

Si une démocratisation de l’information par l’internet est une belle utopie, il ne s’agit donc pas d’un fait accompli. À cet égard, la série X de Mapplethorpe a certainement encore le pouvoir de choquer certaines gens, même si l’exposition n’a pas créé de remous pour l’instant. Outre la valeur choquante ou non du portfolio X, est-ce que celui-ci a une valeur artistique? C’était la question au coeur du procès de 1990 et à laquelle on peut définitivement répondre par l’affirmative. Il suffit de replacer les images dans le contexte plus large de l’oeuvre entière de Mapplethorpe pour voir comment il y applique la même prouesse technique et attention aux détails que dans ses autres photographies. Plusieurs des clichés exposés du portfolio, tels Joe, N.Y.C. (1978) et Lou, N.Y.C. (1978) ont une forte organisation pyramidale, avec des lignes dynamiques qui orientent le regard efficacement. Une image comme Patrice, N.Y.C. (1978) offre, de plus, une superbe étude de textures grâce à un éclairage dramatique et contrôlé, une considération stylistique importante pour Mapplethorpe. L’exposition du Musée des beaux-arts offre du moins la chance à une nouvelle génération de se confronter à l’oeuvre parfois difficile de ce photographe, qui gagne à être mise de l’avant comme important corpus artistique plus que simple objet de controverse.

Focus : Perfection – Robert Mapplethorpe
Jusqu’au 22 janvier 2017
Musée des beaux-arts de Montréal
1380, rue Sherbrooke Ouest
Métro Guy-Concordia
Mardi : 10 h à 17 h, mercredi : 10 h à 21 h et jeudi – dimanche : 10 h à 17 h à

Robert Mapplethorpe, Phillip Prioleau, 1982
© Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission.


[i]Jeffrey Gottfried & Elisa Shearer, « News Use Across Social Media Platforms 2016 », PewResearchCentre: Journalism & Media, 26 mai 2016. En ligne. <http://www.journalism.org/2016/05/26/news-use-across-social-media-platforms-2016/>. Consulté le 1e octobre 2016.
[ii]JTomas Chamorro-Premuzic, « How the web distorts reality and impairs our judgement skills », The Guardian, 13 mai 2014. En ligne. <https://www.theguardian.com/media-network/media-network-blog/2014/may/13/internet-confirmation-bias>. Consulté le 1e octobre 2016.
[iii]JChristine Emba, « Confirmed: Echo chambers exist on social media. So what do we do about them? », The Washington Post, 14 juillet 2016. En ligne. <https://www.washingtonpost.com/news/in-theory/wp/2016/07/14/confirmed-echo-chambers-exist-on-social-media-but-what-can-we-do-about-them/?utm_term=.6d3256673923>. Consulté le 1e octobre 2016.

 

 

ELI LARIN | RÉDACTRICE WEB

Eli a complété un DEC en création littéraire, un DEC technique en photographie et une mineure en communication avant de poursuivre sa formation avec une majeure en histoire de l’art à l’UQAM. Elle entame sa première année de la maîtrise en histoire de l’art à Concordia en septembre. Ces différents parcours se rejoignent étonnamment bien à l’intérieur de sa pratique artistique et ses recherches académiques. Ses domaines d’intérêt sont la culture web, la performance du genre féminin dans ce nouvel espace public et les intersections de ces sujets avec l’art contemporain. Ses textes ont été publiés dans la revue Ex_situ et Yiara, et ses photographies dans le magazine Ciel Variable et le blogue d’esse.

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