Björk Digital — Une révolution virtuelle?

Par Juliette Marzano-Poitras

« Réalité virtuelle » est un terme bien populaire depuis le début de l’année 2016. Après La bibliothèque, la nuit, présentée à la BANQ, Sensory Stories au Centre Phi, l’oeuvre vedette Sculpture Garden (Hedge Maze) de Jon Rafman à Arsenal, c’est au tour du DHC/Art de nous présenter Björk Digital. Passant par Sydney, Tokyo et Londres, cette exposition de réalité virtuelle (RV) cherche à plonger le visiteur dans l’intimité douloureuse de l’auteur-compositeur-interprète islandaise. « Médium du 21e siècle[i] », disent certains, la RV connait une popularité flagrante dans le milieu artistique, en raison des nouvelles potentialités sensibles qu’elle recèle. Or, que penser des expériences virtuelles de Björk Digital? Rendent-elles justice à la portée émotive de la musique de la reine du experimental pop?

Une nouvelle théâtralité
L’exposition présente cinq vidéoclips du dernier album de Björk, Vulnicura, en 360º. Vulnicura, qui en latin réfère à « blessure et cure », est l’expression mélodique déchirante de la rupture amoureuse de Björk avec l’artiste américain Matthew Barney. Bref, l’album est émotionnellement fort.

Par sa mise en scène en 360º, la réalité virtuelle crée, selon l’artiste, une nouvelle théâtralité, plus intime et viscérale[ii] . Il ne s’agit plus de raconter une histoire, mais d’impliquer le spectateur dans celle-ci. L’oeuvre Family en est d’ailleurs l’apothéose. Présentée en première mondiale, cette pièce est l’aboutissement de trois ans de collaboration entre Andrew Thomas Huang, Björk et le directeur artistique James Merry. De loin la plus interactive de l’exposition, Family est dotée d’un dispositif permettant au spectateur de mouvoir ses mains dans l’espace virtuel. L’impression de réalité en est véritablement augmentée, même si l’univers visuel demeure très imaginaire.

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Björk Digital, Family
© Andrew Thomas Huang

De la blessure à la guérison
De la peine d’amour au processus de guérison puis à l’épanouissement, les oeuvres immersives de l’exposition nous font voyager au sein du spectre émotionnel de l’artiste. En petit groupe, nous sommes contraints à suivre un parcours prédéterminé, où chaque station révèle un chapitre du récit tortueux Björk-Barney.

Réalisé par Andrew Thomas Huang et commandé par le MoMA, Blake Lake nous confine au milieu d’une grotte, à regarder des projections murales. À la manière d’une divinité grecque, Björk s’y débat dans un émoi qui rappelle le fatalisme de Selma Jezkova dans le film Dancer in the Dark, de Lars Von Trier(2000).

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Björk Digital, Black Lake
© Andrew Thomas Huang

Sans doute les huit minutes les plus mélancoliques de l’exposition, Stonemilker nous transporte à Reykjavik, dans un vaste paysage rocheux au bord de la mer, où l’artiste a écrit les paroles de la chanson. Vêtue de jaune seulement, couleur qu’elle associe à l’urgence et la guérison[iii] , Björk se démultiplie autour de nous, nous obligeant à pivoter sur notre tabouret pour saisir l’immensité de la scène.

L’expérience se corse avec Mouth Mantra : « My throat was stuffed / My mouth was sewn up / Banned from making noise / I was not heard » chante Björk, alors que nous sommes à l’intérieur de sa bouche.

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Björk Digital, Mouth Mantra VR
© Jesse Kanda

Une exposition qui laisse sur sa faim
Il faut avouer que la visite de l’exposition devient, à certains moments, redondante. Parfois, la RV échoue à nous interpeller émotivement, ce qui déstabilise l’idée préconçue du médium, soit d’être un dispositif essentiellement intime. Aussi, le fonctionnement de la visite nous oblige à écouter les vidéos au complet, au risque de devoir attendre notre groupe dans une salle noire et vide.

Le manque de contenu est également décevant, surtout si l’on considère que les vidéos en 360º sont disponibles sur YouTube. Aucune contextualisation du travail de Björk n’est mise de l’avant. Bien qu’il y ait une liste des collaborations avec des réalisateurs et designers majeurs, dont Michel Gondry, Alexander McQueen et Chris Cunningham, rien n’est dit à propos de l’influence qu’elles ont pu avoir sur le travail de l’ambitieuse artiste.

Vidéo 360º de Stonemilker
© Andrew Thomas Huang

L’exposition Björk Digital reste tout de même poignante, même si l’écoute de l’album est selon moi aussi fort. Quand on remarque l’abondance d’expositions de réalité virtuelle, on se demande si leur popularité n’est pas simplement due à de la curiosité envers ce nouveau dispositif visuel. Lorsque les casques de RV seront aussi accessibles qu’une télévision, peut-être que les institutions muséales se concentreront moins à introduire cette technologie au public, et plus à lui proposer un tout commissarié adéquatement, selon le contenu des œuvres plutôt que leur dispositif. Chose certaine, la muséologie risque d’être transformée par cette technologie.

Björk Digital
Jusqu’au 12 novembre
DHC/ART
451 et 465, rue Saint-Jean
Métro Square-Victoria
Mercredi — vendredi : 12 h à 19 h et samedi — dimanche : 11 h à 18 h

En en-tête : Björk Digital, Mouth Mantra VR. © Jesse Kanda.


[i]Molly Gottchalk, « Virtual Reality Is the Most Powerful Medium of Our Time », Arsty, 16 mars 2016. En ligne. < https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-virtual-reality-is-the-most-powerful-artistic-medium-of-our-time >. Consulté le 24 octobre 2016.
[ii]Brigid Delaney, « Björk: ‘It’s no coincidence that the porn industry has embraced virtual reality’ », The Guardian, 3 juin 2016. En ligne.
https://www.theguardian.com/music/2016/jun/03/bjork-its-no-coincidence-that-the-porn-industry-has-embraced-virtual-reality >. Consulté le 24 octobre 2016.
[iii]« Björk’s virtual world », Creative Review, vol. 36, nº 10, octobre 2016, p. 36.

 

Juliette Marzano-Poitras

JULIETTE MARZANO-POITRAS | RÉDACTRICE WEB

Animée par l’ébullition culturelle de Montréal, Juliette prend plaisir à arpenter les nouveaux territoires et évènements d’art actuel. Si elle trouve qu’il y en a toujours trop pour le temps libre qu’elle détient, ses sujets de prédilections gravitent autour de l’art conceptuel et de l’art performatif, de même qu’aux questions portant sur l’esthétique, l’identité et le politique. Le dialogue phénoménologique et l’expérience perceptive sont des qualités qu’elle recherche en art actuel. Elle espère d’ailleurs visiter le Cratère Roden de James Turrell et posséder un Claude Tousignant. Détentrice d’un baccalauréat en histoire de l’art depuis le printemps 2016, elle poursuit présentement son parcours scolaire en communications à l’UQAM, tout en s’impliquant à l’Arsenal. Juliette est rédactrice web pour la revue Ex_situ depuis l’hiver 2016.

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