Festival HTMlles: Amalia Ulman et la surexposition

Par Eli Larin

Du 3 au 6 novembre, le studio XX présente son festival biennal d’arts médiatiques HTMlles, et l’ouvre avec une soirée chargée d’activités le 3 novembre. À cette occasion aura lieu le vernissage de CTRL+[JE], commissariée par Laura Baigorri. On y retrouvera l’artiste féministe Amalia Ulman, qui donnera la conférence de clôture de l’événement Conditions de confidentialité : intimités, expositions et exceptions.

La présence d’Ulman dans le cadre de ce festival n’est pas fortuite, considérant comment sa pratique explore souvent des questions de « surexposition » et de confidentialité pour les femmes sur les médias sociaux, autant avec des oeuvres comme Excellences & Perfections, exposé au Tate Modern en février 2016[i], que The Annals of Private History, qui sera présenté au festival.
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Amalia Ulman, Excellences & Perfections, 8 août 2014

Lorsqu’en septembre 2014, Ulman révéla que ses récentes images sur Instagram, d’avril à septembre, avaient fait partie d’une longue performance intitulée Excellences & Perfections, plusieurs médias furent rapides de discuter comment Ulman avait « trompé » son public pendant des mois. Ulman s’était créé, à travers la publication d’égoportraits et d’images d’objets issus de notre culture matérielle, toute une histoire dans laquelle elle déménage à Los Angeles, devient une sugar baby, tombe rapidement dans la dépression peu après une (fausse) augmentation mammaire, avant de trouver sa rédemption en suivant une cure de désintoxication et en adoptant le yoga et la méditation. S’il est certain qu’Ulman insistait par cette oeuvre sur la nécessité d’une distance critique dans les médias sociaux, sa performance touchait aussi beaucoup comment le genre féminin s’exprime dans l’espace web, une question que j’ai explorée par le passé plus en profondeur dans la revue Ex_situ sur le thème du corps[ii]. La commissaire de CTRL+[JE]: Intimité, extimité et contrôle à l’ère de la surexposition du soi, Laura Baigorri, insiste aussi que l’oeuvre d’Ulman exemplifie parfaitement la maxime d’Arthur Rimbaud, « Je est un Autre »[iii]. Dans le cas d’Ulman, il serait juste de dire que « je » est plusieurs autres.
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Amalia Ulman, The Annals of Private History, 2015

Dans le cadre de l’exposition CTRL+[JE], Ulman présentera son oeuvre vidéo The Annals of Private History (2015)[iv], qui fut d’abord exposée à Frieze London en octobre 2015 . L’artiste avait alors créé un environnement dans lequel le visiteur devait céder son cellulaire et ses souliers avant de pouvoir y entrer[v]. Dans la vidéo, Ulman nous raconte l’histoire fictive du journal intime, dans une présentation PowerPoint, avec des anime kitsch et des extraits vidéo et audio. Le journal intime est alors présenté comme un outil de répression, puisqu’il invite les filles à garder leurs pensées secrètes, alors que les garçons sont encouragés à partager leurs opinions. La vidéo inclut aussi des extraits audio de vlogs YouTube. Ces blogues vidéo de journaux « intimes » viennent évidemment changer toute « la notion de confidentialité »[vi]. Est-ce que ces femmes ne sont qu’à la recherche d’une validation externe en se surexposant? Baigorri estime que le travail d’Ulman ne se limite pas à ces questions d’intimité. On pourrait argumenter qu’en partageant leurs expériences, ces femmes se réapproprient l’espace public et viennent, dans certains cas, confirmer que celles-ci sont communes plutôt qu’individuelles.

Avec une oeuvre aussi puissante, l’exposition promet d’être très intéressante. On pourra aussi y retrouver le travail de l’étudiante Lea Castonguay, de l’UQAM, qui présentera Journal, où elle explore les questions de l’authenticité et des tabous sur les médias sociaux à travers des égoportraits, ce qui est intéressant à mettre en lien avec l’oeuvre d’Ulman. En contraste avec ces deux artistes, de nombreuses autres oeuvres de l’exposition exploreront aussi la nature plus inquiétante de la surveillance et la surexposition, permettant un dialogue fructueux sur ces questions.

Festival HTMlles
Du 3 au 6 novembre
Soirée de lancement le 3 novembre à partir de 18 h
Studio XX
4001, rue Berri
Métro Sherbrooke


[i]Performing for the Camera, Tate Modern, 18 février au 12 juin 2016.
[ii]Eli Larin, « Le poids de la performance du genre dans l’oeuvre d’Amalia Ulman », Le corps, Ex_situ, printemps 2016, no. 25, p.11-13.
[iii]Laura Baigorri, « CTRL + [JE] : Intimité, extimité et contrôle à l’ère de la surexposition du je », HTMlles festival 2016, juillet 2016. En ligne. <https://www.htmlles.net/wp-content/uploads/2016/10/Texte_LBaigorri_FR-1.pdf>. Consulté le 1er novembre 2016.
[iv]Amalia Ulman, Annals of Private History – Frieze Live (London, 2015), YouTube, 9 janvier 2016.<https://www.youtube.com/watch?v=-C_Ebe9OsqY>. Consulté le 1er novembre 2016.
[v]Lorena Muñoz-Alonso, « Amalia Ulman Strips Visitors of Shoes and Phones At Frieze London », Artnet news, 16 octobre 2015. En ligne. <https://news.artnet.com/market/amalia-ulman-frieze-london-2015-340673>. Consulté le 1er novembre 2016.
[vi]Baigorri, idem.

 

 

ELI LARIN | RÉDACTRICE WEB

Eli a complété un DEC en création littéraire, un DEC technique en photographie et une mineure en communication avant de poursuivre sa formation avec une majeure en histoire de l’art à l’UQAM. Elle entame sa première année de la maîtrise en histoire de l’art à Concordia en septembre. Ces différents parcours se rejoignent étonnamment bien à l’intérieur de sa pratique artistique et ses recherches académiques. Ses domaines d’intérêt sont la culture web, la performance du genre féminin dans ce nouvel espace public et les intersections de ces sujets avec l’art contemporain. Ses textes ont été publiés dans la revue Ex_situ et Yiara, et ses photographies dans le magazine Ciel Variable et le blogue d’esse.

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