Headlines : Les capsules temporelles de karen elaine spencer 

Par Laurence Perron

Les petits canevas de lin aux couleurs vives se succèdent sur les murs de la galerie ELLEPHANT. Au centre, on trouve une table où repose de grandes boîtes dans lesquelles sont rangés les grands titres de plusieurs journaux. Chacune d’entre elles correspond à une journée particulière de l’actualité des deux dernières années et porte un numéro qui la relie à l’un des tableaux de l’exposition.

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karen elaine spencer, toronto star october 23 2014, under siege terror, 2014
Acrylique sur toile de lin
© Guy L’Heureux

Au premier coup d’oeil, le spectateur peine à déchiffrer le message inscrit sur les toiles. Il lui faudra, pour ce faire, reculer et spéculer (un exercice qui n’est pas exempt d’un certain ludisme) afin de découvrir les textes qui se dérobent au premier regard du fait même de leur extrême visibilité, de leur hypertrophie criarde. Puis, laborieusement, au cours d’une difficile parturition du sens, les mots apparaissent et défilent sans ponctuation : « Under siege terror grids ottawa and the nation after a gunman kills a soldier then dies in volley of shots on the hills of parliament » Il s’agit en fait d’un extrait tiré de la une du Toronto Star publié le matin du 23 octobre 2014, soit le lendemain de la fusillade s’étant déroulée sur la colline du parlement il y a deux ans.

Si Headlines semble détonner par rapport aux performances antérieures de l’artiste, on réalise vite qu’elle recoupe le même type de préoccupations. En 2001, avec Ramblin’ Man, spencer investit l’espace public en pratiquant la flânerie, traçant alors des parcours invisibles à travers la ville, exploitant ses propositions déambulatoires. Dans Porteur de rêves, cinq ans plus tard, elle tente de saisir les rêves de personnes en situation d’itinérance, de leur donner une permanence par l’enregistrement. Ces performances témoignent toutes d’un intérêt marqué pour la question de la trace résiduelle laissée par l’expérience vécue.

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karen elaine spencer, le devoir 11 juillet 2014, stornoway symbolise la relance, 2014
Acrylique sur toile de lin
© Guy L’Heureux

La question de l’espace social y est cruciale, notamment celle de la mise en partage d’un espace que tous pratiquent selon différentes règles. En ce sens, Headlines s’insère à merveille dans ces réflexions, et ce, dès lors que l’on considère le journal comme un espace discursif parcouru par le lecteur. Défini par son accessibilité, le journal est pourtant investi de codes qui prescrivent un type de lecture susceptible de faire violence aux individus ne faisant pas partie du lectorat cible. Ainsi, le périodique est pourvu d’une signalétique spécifique qui dicte, à la manière de l’espace social, un cheminement donné, cette fois-ci à travers l’information. Les gros titres constituent donc une sorte d’impératif qui conditionne l’assimilation des nouvelles. Étant conçus comme des formules chocs, ils ont pour objectif d’orienter la compréhension de l’actualité et de construire la narration des évènements. Parce qu’ils doivent être immédiatement préhensibles, les gros-titres doivent se performer dans l’instantané afin de pouvoir être saisis en un seul coup d’œil. En fait, on pourrait les considérer comme des produits jetables cherchant à marquer la mémoire avant que le journal lui-même ne soit jeté ou laissé sur le banc d’un métro.

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karen elaine spencer, le devoir, 31 décembre, pollution 400 hospitalisations, 2014
Acrylique sur toile de lin
© Guy L’Heureux

Sur les toiles de karen elaine spencer, tous les efforts mis en place cherchent à renverser cet usage du journal. En effet, en récupérant les gros titres, l’artiste fourni une permanence à cet objet ainsi qu’à son discours. La manière dont ceux-ci sont retranscrits exige, elle aussi, un temps d’arrêt. Elle oblige le spectateur à prendre du recul, ce qui est contraire au concept d’actualité, pour pouvoir saisir le contenu des œuvres. Les manchettes choisies sont porteuses d’un commentaire social qui est redoublé par l’impossibilité d’une lecture littéralement trop près du texte. Quant aux boîtes d’archivage dans lesquelles sont rangés les articles, elles sont spécialement conçues pour favoriser la préservation du papier journal, et donc, comme l’artiste le souligne elle-même, pour ralentir la marche du temps. Toujours selon les mots de spencer, la conservation de ces journées, comme encapsulées, oblige le spectateur à porter en lui ce qui n’est pas exactement destiné à résister au passage du temps. Spencer considère donc que « le temps, en tant qu’expérience corporelle vécue, est à [s]on avis tout ce que nous avons comme êtres humains[i]». Si cette remarque vaut pour la récupération des grands titres, elle est aussi véridique dans le cadre même de l’expérience créée par l’exposition. À ce titre, l’art acquiert également sa valeur en tant qu’épreuve dans la durée, Headlines n’advenant véritablement qu’au moment où le spectateur se fige, interrogateur et statique, devant l’énigme que lui propose chaque tableau.

Headlines – karen elaine spencer
Jusqu’au 18 février
ELLEPHANT
1201, rue St-Dominique
Métro Saint-Laurent – Champs-de-Mars
Mercredi – samedi : 12h à 17h

En en-tête : karen elaine spencer, le devoir 8 janvier 2015, ils étaient charlie, 2015
Acrylique sur toile de lin
© Guy L’Heureux


[i]Portfolio de l’artiste par Felicity Tayler dans le numéro « Les médias pensent-ils? » du magazine Spirale, mars-avril 2008 : http://www.spiralemagazine.com/portfolio-magazine/karen-elaine-spencer-dream-listener-porteur-de-reves-portador-de-suenos-nous

 

Laurence Perron

LAURENCE PERRON | RÉDACTRICE WEB

Laurence Perron est étudiante à la maîtrise en études littéraires. Sous la direction de Jean-François Chassay, elle s’interroge sur le rôle de la représentation romanesque des figures auctoriales dans l’élaboration d’une poétique d’écriture et elle est présentement assistante de recherche dans le cadre du projet Anticipation de l’ANR. Étant passionnée par la manière dont les récits transfigurent le monde par la mise en forme de l’expérience, Laurence voit dans l’art contemporain une occasion de se confronter à d’autres pratiques narratives et de comprendre les histoires que nous racontent les images. Elle s’est jointe à l’équipe de rédaction web d’Ex situ au cours du printemps 2016.

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