La fin de l’internet est-elle pour bientôt ?

Par Juliette Marzano

L’Internet pourrait s’effondrer d’ici 2023, selon certains experts, qui ont soulevé, lors d’un colloque à la British Royal Society en 2015, une crise de capacité imminente (« capacity crunch ») du réseau en ligne[i]. Derrière l’impression d’immatérialité et d’infini que présente le web se cache une limite d’informations pouvant être supportées par les canaux de communication en fibre optique.

L’Internet est un évènement historique qui a transformé l’esprit du temps. L’idée de sa fin éventuelle a donné lieu à The Dead Web — La Fin, une exposition présentée au Eastern Bloc et initiée par la commissaire Nathalie Bachand. Pour l’occasion, plusieurs artistes ont réfléchi à ce que représente une ère postinternet.

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Julien Boily, Memento Vastum, 2012.

La mort à travers le web
L’exposition explore l’idée de la fin, et inévitablement celle de notre propre fin. Dès l’entrée, le visiteur est confronté au tableau Memento Vastum de Julien Boily, qui représente un crâne humain éclairé par l’écran d’un ordinateur. Peinte à l’huile, la toile est un memento mori. Ce terme latin, signifiant « souviens-toi que tu vas mourir », renvoie en fait à une esthétique de l’angoisse qui positionne le vivant devant l’éventualité de sa mort[ii] — ici vraisemblablement devant un ordinateur.

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Projet Eva, L’Objet de l’Internet, 2016.

S’enchaine ensuite l’installation L’Objet de l’Internet de Projet Eva, un collectif formé de Simon Laroche et Étienne Grenier. L’œuvre évoque l’idée d’un mausolée de la fin du web, dans lequel erreraient les traces de notre propre narcissisme. En insérant sa tête dans le dispositif, le visiteur voit son visage se démultiplier en un nombre infini d’images, créées par les rotations excessives des miroirs de la machine autour de lui. Qu’arriverait-il aux innombrables selfies, si le web venait à s’éteindre ? Comme les vanités du XVIIe siècle, qui « avaient pour mission de mettre en garde le spectateur contre un trop grand attachement au bien du monde […] »[iii], L’Objet de l’Internet nous rappelle la fragilité de l’existence et l’évanescence de ses beautés, même virtuelles.

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Julie Tremble, BPM 37093, 2014.

La fin du web annonce donc notre propre mort et The Dead Web – La fin nous en donne un aperçu. BMP 37093 de Julie Tremble est une courte animation 3D représentant la mort d’une étoile et sa lente transformation en diamant. Les avancées technologiques nous permettent aujourd’hui de modéliser des objets qui étaient auparavant imperceptibles. Ces abstractions donnent lieu à un accès privilégié de la connaissance, tout en aiguisant notre conscience des dangers qui guettent notre environnement. À l’instar du soleil, l’étoile BMP 37093 a une durée de vie qui n’est évidemment pas éternelle.

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Grégory Chatonsky et Dominique Sirois, Extinct Memories III, 2015

Grégory Chatonsky et Dominique Sirois nous dépeignent les ruines d’un monde numérique à travers la découverte archéologique de serveurs Internet encore lisibles, avec Extinct Memories III. Emblème du temps et de la conscience moderne de l’histoire, selon Walter Benjamin, les ruines réaniment le passé, affirment l’instant présent et annoncent une fin future[iv]. Les vestiges de ces données data, conservées dans des serveurs, nous renvoient à l’idée de notre propre fin en tant qu’humanité et nous laisse envisager le futur de ces appareils technologiques polluants.

Chaque vie produit des données qui sont ensuite accumulées par de puissantes sociétés privées[v]. Les enjeux du web sont immenses et on ne peut s’empêcher, comme le fait Chatonsky, de se poser plusieurs questions à ce sujet : « quelles seront les conditions d’accès à ces informations ? Les entreprises laisseront-elles ces données libres ou seules d’autres entreprises y auront accès selon les mêmes objectifs mercantiles, fermant par là même la possibilité de l’interprétation à venir ? »[vi] .

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Frédérique Laliberté, Infinitisme.com Forever A Prototype, 2016.

La fin de l’Internet ?
Pour appréhender la fin de l’Internet, il faut d’abord comprendre sa naissance. Comme l’expliquent John Bellamy Foster et Robert W. McChesney, le système de communication en réseaux en ligne, nommé sous le premier nom d’ARPAnet, est graduellement passé d’un service public à un service privé servant le capital[vii]. Sous la direction du gouvernement américain et de chercheurs, les premières formes d’Internet étaient encadrées par une règlementation anticommerciale, puisqu’elles étaient considérées comme des plateformes publiques, démocratiques, éducatives et donc incompatibles avec le commercialisme.

Dès les années 1990, alors que les rhétoriques néolibérales étaient en ascension, une large campagne de « dérèglementation » à travers l’ensemble de l’économie a mené à la privatisation d’activités autrefois destinées au secteur public. En permettant aux intérêts privés de prendre le contrôle du développement de l’Internet, le réseau en ligne est passé d’un bien public à un système privé, contrôlé et axé sur l’accumulation de profit[viii].

Aujourd’hui l’Internet est monopolisé par cinq grandes compagnies[ix], possédant un nombre d’informations incalculables sur nos habitudes quotidiennes. Elles ont une longueur d’avance énorme pour cibler des désirs potentiels. À l’inverse de Google et Facebook qui nous offrent du contenu ciblé, l’oeuvre Infinitisme.com Forever A Prototype de Frédérique Laliberté prend la forme d’une plateforme web, qui génère des compositions aléatoires et chaotiques d’informations en ligne, détruisant ainsi les logiques mercantiles des algorithmes gouvernant l’Internet.

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Frédérique Laliberté, Infinitisme.com Forever A Prototype, 2016.

Ce fameux « capacity crunch », s’il advient, sera fort probablement davantage un outil de profit pour les compagnies de télécommunications, en raison de la raréfaction de l’accès à Internet, qu’une fin en soi. Sous des intérêts mercantiles aussi forts et monopolistiques, la mort de l’Internet est la mort du capitalisme.

Le Dead Web – La fin
Jusqu’au 15 février 2017
Eastern Bloc
Métro Jean-Talon
Mardi – dimanche : 12 h à 17 h

En en-tête: Grégory Chatonsky et Dominique Sirois, Extinct Memories III, 2015.


[i]Jacob Aron, « The internet is almost full », New Scientist, Vol. 226, no. 3022, 23 mai 2015, p. 20.
[ii]Benjamin Delmotte, Esthétique de l’angoisse : le memento mori comme thème esthétique, Paris, Presses universitaires de France, 2010, p. 14.
[iii]Anne-Marie Charbonneaux, Les vanités dans l’art contemporain, Paris, Flammarion, 2005, p. 9.
[iv]Olivier Schefer et Miguel Egaña, « L’art et le temps des ruines », Esthétique des ruines
Poïétique de la destruction, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 10.
[v]Grégory Chatonsky, « Esthétique des flux (après le numérique) », Thèse de doctorat, Montréal, Université de Montréal, 2016, p. 413.
[vi]Ibid., p. 417.
[vii]John Bellamy Foster et Robert W. McChesney, « The Internet’s Unholy Marriage to Capitalism », Monthly Review, vol. 62, no. 10, 2011. En ligne. <http://monthlyreview.org/2011/03/01/the-internets-unholy-marriage-to-capitalism/&gt;. Consulté le 25 janvier.
[viii]Ibid.
[ix]Il s’agit de Google, Facebook, Amazon, Apple et Microsoft.

 

Juliette Marzano-Poitras

JULIETTE MARZANO-POITRAS | RÉDACTRICE WEB

Animée par l’ébullition culturelle de Montréal, Juliette prend plaisir à arpenter les nouveaux territoires et évènements d’art actuel. Si elle trouve qu’il y en a toujours trop pour le temps libre qu’elle détient, ses sujets de prédilections gravitent autour de l’art conceptuel et de l’art performatif, de même qu’aux questions portant sur l’esthétique, l’identité et le politique. Le dialogue phénoménologique et l’expérience perceptive sont des qualités qu’elle recherche en art actuel. Elle espère d’ailleurs visiter le Cratère Roden de James Turrell et posséder un Claude Tousignant. Détentrice d’un baccalauréat en histoire de l’art depuis le printemps 2016, elle poursuit présentement son parcours scolaire en communications à l’UQAM, tout en s’impliquant à l’Arsenal. Juliette est rédactrice web pour la revue Ex_situ depuis l’hiver 2016.

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