En deux temps, deux parties, deux déploiements : STATUER. Les figures du socle

Par Jean-Michel Quirion

Depuis des siècles, le socle, support de monstration qui érige et rehausse par une certaine mise en valeur, rend l’œuvre tridimensionnelle communément indissociable de celui-ci. Néanmoins, le socle et l’œuvre sont-ils aussi consubstantiels ? Forment-ils toujours un tout ? Contestée, écartée et déconsidérée par les artistes de la modernité et leurs successeurs, puis en alternance marquée par une présence assumée ou méprisée, la figure du socle a connu différentes fluctuations — de la base au buste, du statuaire à la colonne, passant par toutes autres volumétries tridimensionnelles. De surcroît, l’art de l’installation et les nouvelles pratiques apparues au cours du XXe siècle ont fait déchoir la sculpture du socle, sans toutefois qu’il y succombe [i].

Succédant au projet sériel PEUT MIEUX FAIRE — Cahiers d’exercices (2009-2016) présenté au Québec dans onze lieux de diffusion différents, la dernière exposition bilatérale initiée par le commissaire montréalais Emmanuel Galland — STATUER. Les figures du socle, prenait place au centre d’artistes Action Art Actuel de Saint-Jean-sur-Richelieu avec la Partie I du 27 janvier au 25 février dernier. La Partie II est actuellement présentée depuis le 2 mars, et ce, jusqu’au 8 avril prochain à la Galerie B-312 de l’édifice Belgo à Montréal. L’exposition thématisée à double déploiement — en deux parties — sur les « œuvres-socles » propose des pistes et réponses à la pensée unique du piédestal. Ce genre d’œuvre hybride valorise l’intégration et la fusion dans une esthétique plurielle, émancipé de la sculpture classique et de son support depuis plus d’un siècle [ii]. Le commissaire offre non pas un projet en circulation, mais un questionnement complexe en étapes différées à propos des pouvoirs du piédestal par l’entremise d’une variété d’œuvres — sculpture, assemblage, installation, collage, photographie — et ce, par maints artistes.

Partie I
Le premier déploiement précédemment présenté au centre d’artistes Action Art Actuel contenait des « œuvres-socles » préexistantes faisant référence à la sculpture, à la statuaire, au monument et à l’évidence du socle, de deux collectifs connus de Québec, Acapulco et BGL, ainsi que celles d’artistes montréalais, Annie Descôteaux, Jacinthe Loranger et Nik Mirus.

À l’extérieur du centre d’artistes, l’une des vitrines nous donne à voir l’œuvre à la fois rétrospective et prospective d’Acapulco « Une ville riche d’histoire qui ose en mariant l’art contemporain à un patrimoine imposant » – tirée du document Vision de l’art public de la ville de Québec 2013-2020 (2016). La prédominante notion du monument soulève des questionnements entourant la commémoration, l’architecture et l’archéologie. En format maquette, l’œuvre mal-aimée de Jean-Pierre Raynaud, Dialogue avec l’histoire (1987), disparue de la Place de Paris à Québec (détruite en 2015 parce qu’elle avait été jugée « non sécuritaire »), s’excave alors qu’elle est à demi enterrée. De part et d’autre, deux photographies surplombent la pièce : Culture matérielle (civilisation) (2016), ainsi que Faits divers (faïence) (2016). Dans l’ambiguïté qu’insinue couramment Acapulco — multiples questions et hypothèses émanent : peut-on rendre hommage à une figure emblématique, controversée de l’art et du patrimoine, ou encore faire renaître le Dialogue en le déterrant ? D’après le titre et le rendu, le collectif tend ici et là à conscientiser par un brin de dérision la situation de l’œuvre âcrement destituée. Dans l’autre vitrine, la collagiste confirmée Annie Descôteaux délaisse le bidimensionnel et offre Science molle (2016), un déploiement de son nouvel univers tridimensionnel. Deux parallélépipèdes vacants occupent l’installation et suggèrent deux bases prêtes à « mettre en valeur tel ou tel objet ». Perversion, divers objets hétéroclites aux couleurs ardentes perturbent tout en dynamisant l’agencement [iii].

Différents points de vue des œuvres Science molle (2016) de Annie Descôteaux et « Une ville riche d’histoire qui ose en mariant l’art contemporain à un patrimoine imposant » – tirée du document Vision de l’art public de la ville de Québec 2013-2020 (2016) du collectif Acapulco, dans les vitrines avant du centre d’artistes Action Art Actuel.
Crédit : Michel Dubreuil

Dans l’imposante salle du centre d’artistes, Jacinthe Loranger propose l’immersive création Bananapocalyspe Now ! 3 (2017). Constituée d’une variété de sculptures lyriques — formes d’animaux et chaînes d’anneaux surdimensionnées sur socle ou au sol — l’ensemble de l’environnement est recouvert tel un All Over par d’innombrables morceaux de papier sérigraphiés colorés et rustaudement déchirés. Bien que la picturalité soit prédominante dans ce chaos ordonné entre folie douce et folie meurtrière, tel le décrit le commissaire, c’est la sculpture traditionnelle qui est citée dans la superposition d’éléments enveloppés, simultanément dissimulés et révélés.

Ci-haut, Bananapocalyspe Now ! 3 (2017) de Jacinthe Loranger et ci-bas, vue d’ensemble avec, de gauche à droite, les œuvres Monument (2014), Bic (2015) et Sans titre (2016) d’Annie Descôteaux, Extrait d’atelier avec Sealtest (2015) de BGL, puis Milk Crates and Painted 2×4’s #1, #2, #3 (2015) de Nik Mirus.
Crédit : Michel Dubreuil

Les œuvres d’Annie Descôteaux n’ont pas seulement pris place dans la vitrine, mais également dans la salle. Deux collages sur papier, Monument (2014) et Bic (2015), accompagnent Sans titre (2016), une installation de carton et tissu, simplement au sol et contre le mur. Le socle y est représenté sous trois différents aspects, entre stabilité et instabilité. Quoi qu’il en soit, l’artiste tente d’y instaurer un déséquilibre remarqué. À l’opposé, les trois compositions numériques de Nik Mirus, Milk Crates and Painted 2×4’s #1, #2, #3 (2015). La pratique photographique de l’artiste se définit par la restitution de mises en scène variées et de natures mortes à même son studio. Ses images résultent d’une organisation de moments transposés et constitués par lui, à l’intérieur, et non pas d’hypothétiques instants spontanés à l’extérieur [iv]. Mirus accumule dans son atelier des blocs de bois peints de couleurs variées qui sont classés dans des caisses de lait. La collection de minuscules socles mis en boîte, tous entassés et sans systématisation spécifique, constitue les photographies à la fois sculpturales et picturales. Enfin, centralisée dans l’espace de la vaste salle, il y a Extrait d’atelier avec Sealtest (2015), du réputé collectif BGL. Fragment de l’installation autoréférentielle débordant d’accumulations Canadissimo, l’œuvre provient d’un dépanneur simulé, empli d’un amas de canettes et seaux de peinture dégoulinants, remplaçant les can’ de lait, alors que BGL représentait le Canada à la 56e Biennale de Venise en 2015. Ils ne sont ni sculpture noble ni peinture parfaite, mais plutôt une agrégation fragile de matériaux sur socle blanc que les artistes prêtent — comme un concentré — de l’installation démesurée pour les fins de STATUER. Les figures du socle, Partie I.

Différents points de vue de l’exposition et détails des œuvres Monument (2014), Bic (2015) et Sans titre (2016) de Annie Descôteaux, puis Extrait d’atelier avec Sealtest (2015) de BGL
Crédit : Michel Dubreuil

Partie II
Actuellement présentée à la Galerie B-312, la Partie II contient les travaux de sept artistes invités par Galland qui abordent tous à leur façon la figure du socle dans leur démarche. Au fil des recherches, ce dernier a décelé que chacun des praticiens avait exposé en solo chez B-312 – de Valérie Blass en 2005, jusqu’à Jacinthe Loranger, tout récemment en 2017. Ainsi, par ses études exhaustives des expositions antérieures, le commissaire a établi un socle collectif constitué d’Adam Basanta, Valérie Blass, Mathieu Cardin, Chloé Desjardins, Guillaume La Brie, Jacinthe Loranger et Gabriel Morest, avec des œuvres majoritairement déjà vues à même les lieux. L’angle que Galland propose est bien dissimilaire de la Partie I — une formulation revisitée entre extraction, recomposition, émulation et imitation — qui témoigne de son travail d’actualisation. Rien n’est laissé au hasard, certaines des expositions initiales s’y retrouvent en fragments.

Dans la grande salle, Jacinthe Loranger suggère John Cassavetes (2017), un socle bas recouvert de sérigraphie sur lequel un cendrier débridé en papier mâché bondé de mégots de cigarette y loge. À la suite, il y a un exergue de l’installation Au pied des monuments d’émeutes grecs (2015-2016) de Gabriel Morest. Le fragment de son abécédaire de l’histoire de la sculpture montre un socle hybride à l’état maquette qui supporte deux bustes anthropomorphiques : l’un classique à l’allure ancienne, l’autre complètement onirique. Les différents traitements — assemblage, façonnage, moulage — et matériaux — céramique, plâtre, fourrure — entretiennent le rapport particulier qu’expérimente l’artiste avec la matière. Ensuite, Chloé Desjardins convie avec Chimère (2013), Oublie (2012), Moellon brut (2013) et Réserve (2011), qui sont toutes reprises de l’exposition Quelque chose (2012). Elle y manipule les modes de présentation hégémonique de la muséologie. Socles immaculés, vitrines et matériaux d’emballage côtoient des techniques idéalisées du travail en atelier par des outils traditionnels de la sculpture, tels le moulage, les reliefs et les à-plats. Dans une blancheur totale, les reproductions s’emboîtent ou se superposent. Dans un registre différent, Mathieu Cardin montre à voir deux extraits d’installation : Il n’en est rien (paysage) (2016-2017) et Il n’en est rien (chrome) (2016-2017). Tandis qu’en 2016 l’artiste déséquilibrait les salles de B-312 dans un sens dessus dessous, le fragment de cet univers factice et ambigu reprend un amalgame d’objets bigarrés dé/rangées dans des bibliothèques. Cristaux étincelants y côtoient alors ballons de basketball et assemblages de polystyrène.

Installation de Mathieu Cardin, Il n’en est rien (paysage) (2016-2017) et Il n’en est rien (chrome) (2016-2017).
Crédit : Paul Litherland

Tout au fond de la salle, une deuxième œuvre de Jacinthe Loranger, Pizza Pizza Socle (2017) s’y retrouve, posée sur un socle de plexiglas d’un rose éclatant surplombé de l’emblème du fast food : une pointe de pizza. Cependant, deux bestioles se trouvent sur celle-ci, troublant ainsi l’esthétique bricolée et colorée. L’œuvre est la succession logique de l’exposition Ceux qui ont connu un armageddon savent sûrement qu’il vaut mieux ne pas en créer un autre, et tout comme celle à l’entrée, n’a jamais quitté la galerie, ni même été déplacée depuis le 13 janvier dernier. Pour détourner l’approche tridimensionnelle, Guillaume La Brie offre l’empathique photographie Vainqueur ex æquo (2005-2017), image prise lors d’une Action sculpture à Rimouski en 2005. Une série de socles de variantes hauteurs, accueille petits et grands, créant une équivalence entre tous.

Différents points de vue de l’exposition et détails des œuvres Chimère (2013), Oublie (2012), Moellon brut (2013) et Réserve (2011) de Chloé Desjardins, Pizza Pizza Socle (2017) de Jacinthe Loranger, Vainqueur ex æquo (2005-2017) de Guillaume La Brie et Au pied des monuments d’émeutes grecs (2015-2016) de Gabriel Morest.
Crédit : Paul Litherland

Bien que l’empreinte sonore en variations envahisse les deux salles, dans la petite salle se retrouve l’installation Message Past Future (2015) d’Adam Basanta. Sur trois socles blancs neutres, il y a trois enregistreurs à cassettes portables dans lesquels siègent trois cassettes modifiées qui diffusent par intermittence : « The only thing we know about the future is that it is going to be different », citation de Peter Drucke (1973). Supports des objets à la transmission du son, les socles y sont singularisés — ils font partie intégrante de l’installation. À proximité, une autre éloquente photographie de Guillaume La Brie, Regard à proximité (2012-2017), montre à voir un corps « ensoclé », résultant d’une action sculpture de 2012 au Musée de Toulon en France . Enfin, Mon bâton préféré tenu par l’homme ciment (2008), de Valérie Blass, convoque la statuaire classique et solennelle par l’étrangeté. Le buste d’un homme croisé ou fusionné à un animal amarré d’un bâton de bois est érigé sur un socle blanc qui impose sa vocation par la prestance de son format. Que serait le protomé sans son support ? Ils semblent ici associés – la sculpture est surélevée et ainsi à l’échelle humaine.

Installation Message Past Future (2015) d’Adam Basanta
Crédit : Paul Litherland

Dans les deux phases, l’intégration du socle n’y est pas incidemment traitée — chacune des œuvres subsiste grâce à leur base incluse partiellement ou intégralement. Les déploiements expographiques témoignent d’une appropriation signifiante des lieux, tant pour Action Art Actuel avec les projets présentés dans les vitrines donnant sur la rue, que pour la Galerie B-312 avec la transposition et la reconstitution d’expositions antérieures par bribes. L’envergure de certaines œuvres dans les deux espaces non pas submergés, mais épurés et sobres permet de percevoir celles-ci tels des monuments, ouverts à toutes formes d’observations et commémorations de la part des visiteurs. D’autres, plus intimistes par leurs approches picturales de petit format dans des cadrages serrés, offrent à contempler de minuscules univers réels ou fictifs.

Somme toute, STATUER. Les figures du socle, par l’incitative ambitieuse d’Emmanuel Galland est constituée de deux collectifs et neuf artistes, tous réunis dans une exposition divisée en deux temps, deux parties, et ce, dans deux endroits distincts. Bien que différentes par leurs approches initiales, la Partie I et la Partie II sont univoques — les œuvres en dialectiques proposent vraisemblablement des réponses plausibles aux « œuvres-socles ».

Décidément, le commissaire mérite d’être positionné sur un piédestal pour STATUER. — ce socle commun supportant une sélection d’œuvres diversifiées et inouïes par des artistes incontournables.

STATUER. Les figures du socle (Partie I) — Exposition collective
Commissaire : Emmanuel Galland
Du 27 janvier au 25 mars
Centre d’artistes Action Art Actuel
191, rue Richelieu – Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec
Mardi au samedi : 13 h à 17 h

Acapulco
BGL
Annie Descôteaux
Jacinthe Loranger
Nik Mirus

STATUER. Les figures du socle (Partie II) — Exposition collective
Commissaire : Emmanuel Galland
Jusqu’au 8 avril
Galerie B-312
372, Rue Sainte-Catherine Ouest, Espace 403, Montréal
Métro Place-des-arts
Mardi au samedi : 12 h à 17 h, jeudi : 12 h à 20 h

Adam Basanta
Valérie Blass
Mathieu Cardin
Chloé Desjardins
Guillaume La Brie
Jacinthe Loranger
Gabriel Morest

En en-tête : Vue partielle de l’exposition avec, de gauche à droite, les œuvres John Cassavetes (2017) de Jacinthe Loranger, Au pied des monuments d’émeutes grecs (2015-2016) de Gabriel Morest, Chimère (2013), Oublie (2012), Moellon brut (2012) et Réserve (2011) de Chloé Desjardins, un extrait de Il n’en est rien (paysage) (2016-2017) de Mathieu Cardin, puis Pizza Pizza Socle (2017) de Jacinthe Loranger.
Crédit : Paul Litherland


[i] Centre d’artistes Action Art Actuel, Exposition, STATUER. Les figures du socle partie I, 2017, En ligne. http://www.action-art-actuel.org/_fr/socles-commissaire-emmanuel-galland/ (Consultée le 3 mars 2017)
[ii]Galerie B-312, Exposition, STATUER. Les figures du socle partie II, 2017, En ligne. http://www.galerieb312.ca/programmation/statuer-les-figures-du-socle-partie-ii (Consultée le 4 mars 2017)
[iii]Centre d’artistes Action Art Actuel, Exposition, STATUER. Les figures du socle partie I, 2017, En ligne. http://www.action-art-actuel.org/_fr/socles-commissaire-emmanuel-galland/ (Consultée le 3 mars 2017)
[iv]Ibid.
[v]Galerie B-312, Exposition, STATUER. Les figures du socle partie II, 2017, En ligne. http://www.galerieb312.ca/programmation/statuer-les-figures-du-socle-partie-ii (Consultée le 6 mars 2017)

 

JEAN-MICHEL QUIRION | RÉDACTEUR WEB

Jean-Michel Quirion est titulaire d’un baccalauréat en arts et design avec mineure en muséologie à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). À présent candidat à la maîtrise en muséologie à l’UQO, ses études interrogent l’art performatif au sein des collections muséales. Son projet de recherche porte sur l’élaboration d’une typologie de procédés de diffusion d’œuvres performatives muséalisées, à travers diverses études de cas issues du Museum of Modern Art (MoMA) de New York et de la Tate Modern de Londres. Une résidence de recherche en octobre 2016 à même les archives du MoMA émane de cette analyse. En plus d’être assistant de recherche au deuxième cycle, Jean-Michel s’engage activement dans la communauté artistique de la région de Gatineau-Ottawa. Il travaille actuellement au centre d’exposition Art-Image, ainsi qu’à la Galerie UQO à titre d’assistant à la direction. En 2016, il occupe le poste de chargé de projet pour PRÉSENCES, une exposition extérieure dans le cadre des célébrations du trentième anniversaire du centre de production DAÏMÔN. Enfin, du côté de Montréal, il écrit pour The Belgo Report et Ex_situ, puis s’implique au sein du groupe de recherche CIÉCO qui interroge l’impératif évènementiel des collections muséales.

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