Art Souterrain: Jeux de société

Par Geneviève Marcil

Depuis le 4 mars dernier, les entrailles de la métropole sont une fois de plus égayées par les œuvres d’artistes contemporains d’ici et d’ailleurs à l’initiative de l’organisme à but non lucratif Art Souterrain. Cette 9e édition s’inscrit en continuité avec les précédentes, à une exception notable : cette année, le parcours principal a été significativement raccourci. On ne peut qu’applaudir cette initiative. D’une part, cette nouveauté permet aux spectateurs dévoués de sillonner le parcours en entier plus aisément… malgré ses six kilomètres bien comptés!

Mathieu Connery, La quête, 2017, Installation, Édifice Jacques-Parizeau
Crédits : Geneviève Marcil

D’autre part, les changements apportés au trajet ont permis d’éliminer les lieux où la pollution visuelle et sonore nuisaient à l’appréciation des œuvres et d’ainsi privilégier les emplacements épurés dotés de qualités architecturales remarquables. Il en résulte une intégration harmonieuse des œuvres à leur environnement temporaire et des dialogues inédits avec l’espace public. Pensons seulement à l’œuvre monumentale de José Luis Torres qui tire habilement profit du grand espace central du complexe Guy-Favreau avec son œuvre Cheval de Troie.

José Luis Torres, Cheval de Troie, 2017, Installation, Complexe Guy-Favreau
Crédits : Geneviève Marcil

À elle seule, cette dernière œuvre est emblématique du thème de cette édition, Jeu et diversion. En dépit de ce thème en apparence rassembleur, Art Souterrain évite de tomber dans le piège du ludisme stérile ou de l’interactivité à tout prix. À l’inverse, le festival adopte un angle résolument critique, alors que son directeur Frédéric Loury affirme s’être attardé aux « dérives du jeu » et à ses connotations en matière de « manipulation » et de « détournement »[i]. Dans cette optique, l’exposition s’inscrit à la fois dans les travaux sociologiques du siècle dernier — l’énoncé du thème fait référence aux ouvrages théoriques de Johan Huizinga et Joffre Dumazedier [ii]— et dans l’essor marqué des game studies depuis le début du 21e siècle dans le monde académique anglo-saxon[iii].

John Wood et Paul Harrison, 10 x 10, Tall Buildings, 2011, Installation vidéo, Palais des Congrès de Montréal
Crédits : Geneviève Marcil

À cette assise théorique, qui confère une légitimité à l’étude du jeu comme phénomène social, s’ajoutent les perspectives clairement définies des commissaires invités. La première, Marie-Charlotte Carrier, aborde le jeu dans la perspective des mises en scène et des modes de représentation révélés par la photographie. Les seconds, soit le duo Patrick Berubé et Chloé Grondeau, se penchent quant à eux sur les enjeux sociétaux où le phénomène ludique est vu à travers un prisme fortement politisé. Cette démarche est particulièrement limpide dans l’installation vidéo Women in Kahves de Pilvi Takala, où des caméras cachées filment l’irruption de femmes dans des salons de thé et de jeu en Turquie, habituellement réservés aux hommes. L’artiste propose de la sorte une disruption des rôles traditionnels genrés et de l’espace prétendument public.

Alors que le psychologue et anthropologue Patrick Schmoll remarque « une interpénétration croissante des espaces et des temps de jeu et de hors-jeu »[vi], l’installation de telles œuvres dans des lieux réservés au travail ou à la consommation (tours de bureaux, édifices gouvernementaux, foires alimentaires, etc.) entraîne une réflexion féconde quant à la place du divertissement dans nos sociétés. Si on attribue à Max Ernst la citation « L’art est un jeu d’enfant », ici, il n’en est rien: comme les « simulateurs de gestion satiriques »[v] de Paolo Pedercini le démontrent à merveille, ce sont plutôt aux artifices cruels de l’économie de marché et de l’aliénation que le spectateur est confronté.

Festival Art Souterrain
Du 4 au 26 mars 2017
Réseau souterrain de Montréal et lieux satellites
Début du parcours : Gare centrale : 895, rue de la Gauchetière O. / Métro Bonaventure.
OU
Complexe Guy-Favreau : 200, boul. René-Lévesque O. / Métro Place-des-Arts ou Place-d’Armes
Horaire variable selon les différents lieux

En bannière : Grier Edmundson – Is Enough Enough / Untitled, Installation, Place de la Cité Internationale – OACI
Crédits : Geneviève Marcil


[i]La Fabrique culturelle, « Frédéric Loury : La vision derrière Art Souterrain », La Fabrique culturelle, En ligne, 2017, <http://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/8304/frederic-loury-la-vision-derriere-art-souterrain>. Consulté le 13 mars 2017.
[ii]Frédéric Loury, Emeline Rosendo, « Thème 2017 », Art Souterrain, En ligne, s. d., <http://www.artsouterrain.com/fr/theme-2017/>. Consulté le 13 mars 2017.
[iii]Julien Rueff, « Où en sont les « game studies » ? », Réseaux, vol. 5, no 151, 2008, p. 139‑166.
[iv]Patrick Schmoll, « Sciences du jeu : état des lieux et perspectives », Revue des Sciences sociales, no 45, 2011, p. 16.
[v]Art Souterrain, « Paolo Pedercini », Art Souterrain, En ligne, s. d., <http://www.artsouterrain.com/fr/paolo-pedercini/>. Consulté le 13 mars 2017.

 

GENEVIÈVE MARCIL | RÉDACTRICE WEB

Étudiante à la maîtrise en histoire de l’art, Geneviève se passionne pour les arts visuels et les divers enjeux sociaux que ceux-ci soulèvent. Elle tente de concilier cet intérêt avec son penchant pour les langues étrangères et la traduction en étudiant la scène artistique ouest-allemande des années 1960 dans le cadre de son mémoire. Comme l’atteste son expérience passée en tant que coordonnatrice au sein de l’organisme Art souterrain, voué à l’installation d’œuvres contemporaines dans des lieux publics de la métropole, elle s’intéresse également à la scène culturelle montréalaise et à son rayonnement dans une visée démocratique.

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