Mundos : la violence exposée

Par Maude Calvé-Thibault

Ciudad Juárez. Mexique.
C’est le monde dans lequel Teresa Margolles nous invite à entrer à travers cette exposition présentée au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu’au 14 mai 2017, par les commissaires John Zeppetelli et Emeren Garcia.

Située au nord du Mexique, à la frontière avec le Texas, Ciudad Juárez se voulait l’eldorado de la mondialisation. Les années 1990 étaient remplies de promesses : la signature de l’ALÉNA et la délocalisation des entreprises nord-américaines au sein de cette petite ville frontalière y ont fait proliférer les maquiladoras, manufactures qui emploient 24/7 des travailleurs qui sont venus y chercher l’espoir d’un avenir meilleur.

Depuis une dizaine d’années, Ciudad Juárez est aux prises avec les violents affrontements entre les cartels de narcotrafiquants : elle est devenue une des villes où le taux de disparition et de mort violente est le plus élevé au monde. Ce qui frappe, c’est que cette violence touche particulièrement les femmes. Mais avoir des données réelles reste difficile : il n’existe peu ou pas de statistiques officielles chez les instances gouvernementales mexicaines, les organismes sur le terrain peinent à récolter l’information et bon nombre de victimes ne seront jamais retrouvées. Selon ONU Femmes, pour l’année 2010 seulement, les statistiques officielles recensent 567 femmes décédées de mort violente pour l’État de Chihuahua, soit huit fois plus que la moyenne nationale[i] . Et c’est sans compter les milliers de cas de disparitions non résolus.

Teresa Margolles, Pista de baile del “Nightclub Irma’s” [Piste de danse du « Nightclub Irma’s »], 2016
Impression couleur sur papier de cotton, 125 x 185 cm (encadrée)
Travailleuse du sexe transgenre debout sur les ruines de la piste de danse d’une boîte de nuit démolie à Ciudad Juárez, Mexique
Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich

Rendre visible l’invisible
Mundos [Mondes] (2016) s’ouvre ainsi sur une salle éclairée du néon d’une ancienne discothèque qui donnera son nom à l’exposition. Posés au sol, six losanges diffusent une étrange lumière blanche, illuminant la série photographique Pistas de baile [Pistes de danse] (2016). De l’enseigne émane un léger bourdonnement métallique, écho aux néons qui éclairent les chaines de montage des maquiladoras 24 h/24. Six portraits de transgenres œuvrant dans le milieu du travail du sexe à Ciudad Juárez ornent les murs. Debout, en talons hauts, chacune pose sur les ruines d’anciennes boites de nuit de la ville aujourd’hui démolies, vestiges de la lutte contre les narcotrafiquants.

Puis, on découvre Tela bordada [Tissu brodé] (2012), broderie maya colorée réalisée par un groupe de femmes autochtones militantes du Guatemala. C’est en lisant la fiche technique que le visiteur prend conscience que le tissu qui sert de canevas à la broderie provient d’une morgue où il a été utilisé pour laver le corps d’une femme assassinée à Ciudad de Guatemala. C’est d’ailleurs la seule œuvre qui nous plonge hors du Mexique, dans le contexte guatémaltèque. Elle fait écho à l’oeuvre Mujeres bordando junto al Lago Atitlán [Femmes brodant près du Lac Atitlán] (2012) située à l’entrée de l’exposition, un court-métrage où l’on voit neuf femmes travaillant le tissu:

Pour que nous puissions être les porte-parole de nos sœurs,
Ce tissu parlera donc au nom de notre sœur qui l’a marqué de son sang,
Et il parlera au nom de nous toutes qui avons besoin de paix dans cet endroit.[ii]

Puis, dans le passage nous menant à la prochaine salle, il y a Pesquisas [Enquêtes] (2016), un troublant montage photographique qui regroupe trente photos de jeunes filles disparues. Ces photos sont issues des reproductions d’affiches distribuées et placardées par les familles sur les murs de la ville, face à l’inaction des autorités dans ces dossiers. Abimées par les intempéries et le vandalisme, ces images nous rappellent que le temps passe et que ces disparitions non résolues font dorénavant partie du quotidien et du paysage urbain de Ciudad Juárez.

Avec En el aire [Dans l’air] (2003), l’installation de Margolles projette des nuages de bulles dans un immense espace dénudé. Au premier regard, personne ne peut deviner que ces milliers de bulles féériques sont fabriquées avec de l’eau ayant servie à nettoyer des cadavres de la morgue de Ciudad Juárez : dans chacune de celles-ci se trouve un peu de celles qui ont disparues, ultime tentative pour rendre visibles ces morts invisibles.

Teresa Margolles, La Promesa [La Promesse], 2012
Bloc sculptural réalisé à partir des décombres pulvérisés d’une maison démolie à Ciudad Juárez, Mexique
Dimensions variables, Vue d’installation au Centro de Arte Dos de Mayo, Madrid, 2014
Collection Museo Universitario Arte Contemporáneo (MUAC), UNAM, Mexico
Photo: Rafael Burillo

La pièce maitresse de l’exposition, La promesa [La Promesse] (2012), se dresse en un muret de 16 mètres composé des débris d’une maison abandonnée de Ciudad Juárez, totalisant 45,76 tonnes. Chaque jour, un performeur vient gratter le mur, qui se défait peu à peu, symbole d’une mondialisation et d’un système capitaliste qui n’ont pas su tenir leurs promesses. Chaque morceau porte en lui l’histoire de cette ville maintenant ravagée par la violence, les conditions de travail difficiles des maquiladoras et le narcotrafic.

Puis, tout au fond, dans une salle baignée par une lumière chaude, 36 cuerpos [36 Corps] (2010) est une installation où sont reliés les fils utilisés lors d’autopsie sur les corps de trente-six victimes décédées de mort violente à la morgue de Guadalajara, trente-six fils noués un à un et suspendus dans les airs pour faire survivre le souvenir de celles qui ont disparues.

Deux installations vidéo ponctuent le parcours, toutes deux construites autour de l’eau issue de la morgue : Irrigación [Irrigation] (2010) où un camion la déverse sur les routes reliant Ciudad Juárez au Texas; et El Baño [Le Bain] (2004) où celle-ci est jetée violemment au visage d’un homme nu.

L’élément de l’eau se retrouvera dans plusieurs des œuvres de Mundos, véritable fil rouge reliant le travail de Margolles: sur les planchers des images de Pista de baile, dans les bulles de En el aire, dans la formation du muret de La promesa, dans le tissu de Tela Bordada, entre autres.

Exposer le réel
Margolles ne se veut pas moralisatrice. Elle expose, ou plutôt dépose dans l’espace muséal devenu plus que jamais espace public, des traces, objets stigmates d’un réel qu’on ne veut pas voir, ou que l’on ne connait que trop peu. Véritables artefacts de la violence qui sévit, ces objets portent en eux les traces d’événements qui jalonnent le quotidien de Ciudad Juárez. Ils deviennent des objets témoins, voire des objets anthropologiques d’un réel : extraits de ce monde, ils portent en eux seuls l’ampleur de l’horreur. C’est au visiteur, au fil du parcours et du contact avec chacun d’eux, à tisser les fils qui composent cette réalité complexe qui se joue au Mexique.

C’est ainsi que le rapport aux objets se construit en deux temps. À première vue, c’est le côté esthétique qui frappe le regard. Margolles propose un univers dénudé, épuré, voire magnifié, poétisé : bulles, broderies, fils en suspension, impressions, projections sont les principales formes proposées. Chaque installation est présentée dans sa propre salle, dans la plus pure tradition du white cube. Les salles sont dépouillées, seules trônent au centre de celles-ci les œuvres magistrales et minimalistes de Margolles.

Ce n’est que lorsque le visiteur prend le temps de lire les fiches techniques que les œuvres se livrent réellement, que le visiteur prend conscience de l’horreur qui se joue devant lui. Car les matériaux utilisés par Margolles pour créer ses œuvres sont directement prélevés au cœur de cet univers de violence : tissus, eau et fils ayant servi à laver et prendre soin des corps de femmes décédées de mort violente; ciment et débris issus d’une maison de Ciudad Juárez; enseigne lumineuse d’une discothèque. C’est là, à ce moment précis, qu’on entre dans le monde de Ciudad Juárez, de Guadalajara et de Ciudad de Guatemala, que se révèle l’histoire derrière ces objets du quotidien.

Teresa Margolles, Pesquisas [Enquêtes], 2016
Installation murale, 30 tirages couleur de photographies d’affiches de femmes disparues à Ciudad Juarez, Mexique, des années 90 à aujourd’hui
303 x 705 cm (approx. pour l’ensemble)
Photo : Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich

Mundos est complexe. Chaque installation révèle un aspect, un indice, un témoin des enjeux socioéconomiques mexicains qui traversent les réalités exposées: les flux migratoires des années 1990, le rêve américain, les maquiladoras, le narcotrafic, la violence et le féminicide endémique, l’inaction du gouvernement en place, l’industrie du sexe, les relations entre le Mexique et les États-Unis, la marginalité, les communautés transgenres, la mondialisation, le capitalisme, le financement des armes à feu, les relations nord-sud et la place des femmes dans les sociétés latino-américaines sont autant de sujets qui sous-tendent le travail de Margolles. Le sens se tisse au fur et à mesure que le visiteur parcourt l’exposition, les liens et l’interaction entre chacun de ces éléments s’écrivent, se construisent.

Avec Mundos, Margolles nous convie à une réelle rencontre entre plusieurs mondes. En transportant ici, à Montréal, un peu de Ciudad Juárez, elle rend visible une réalité niée, oubliée, nécessairement trop peu connue ici. Le monde de l’art devient tribune politique. Les objets du quotidien deviennent objets esthétiques, le réel est mis en scène pour devenir art contemporain, le Sud rencontre le Nord.

On ne peut rester de glace devant Mundos.
On sort de ce monde un peu transformé. Et on ne peut s’empêcher de jeter un regard différent sur celui qui nous entoure.

Bien qu’ancrée dans un contexte géopolitique très précis, c’est de la violence faite envers toutes les femmes dont il est ici question. Impossible de ne pas penser aux femmes autochtones disparues et assassinées ici même au Canada lorsque l’on parcourt les salles du musée. Et de cette lutte à finir contre toutes les violences commises envers celles d’ici et d’ailleurs, alimentées par des contextes sociopolitiques complexes à la fois locaux et internationaux.

En sortant rue Sainte-Catherine, en plein cœur du quartier des spectacles, devant l’abondance de la culture du divertissement et des enseignes marchandes qui nous entourent, on ne peut que trouver cette exposition plus que pertinente.

Teresa Margolles : Mundos
Jusqu’au 14 mai 2017
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest (angle Jeanne-Mance)
Métro Place-des-Arts
Lundi : fermé
Mardi : de 11 h à 18 h
Mercredi, jeudi, vendredi : de 11 h à 21 h
Samedi, dimanche : de 10 h à 18 h

À noter :
Horaire quotidien des interventions dans la salle 2, œuvre La Promesa :
Mardi, jeudi, vendredi, samedi et dimanche : de 14 h à 15 h
Mercredi : de 18 h 30 à 19 h 30
Nocturnes (24 février et 5 mai) : de 19 h 30 à 20 h 30

En bandeau: Teresa Margolles, Mundos [Mondes], 2016
Installation, enseigne au néon provenant d’un ancien bar à Ciudad Juárez, Mexique, haut-parleur, 87,5 x 522 x 20,5 cm
Photo : Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich


[i] ONU Mujeres, Entidad de las Naciones Unidas para la igualdad de Género y el Empoderamiento de las Mujeres, Violencia feminicida en México. Características, tendencias y nuevas expresiones en las entidades federativas, 1985-2010, Instituto Nacional de las Mujeres. Mexico, 2012, 208 pages.
[ii]Extrait.
Mujerez bordando junto al Lago Atitlán, 2012
Monobande haute-définition, couleur, son, 10 min 26 s
Don de l’artiste, Collection du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
Originalement traduit de l’espagnol par les assistantes de Teresa Margolles en 2011. Traduit de l’anglais par Colette Tougas dans le cadre de l’exposition présentée au MACM du 16 février au 14 mai 2017.

 

MAUDE CALVÉ-THIBAULT | COORDONNATRICE

Maude détient une maîtrise en communications à l’UQAM pour laquelle elle s’est intéressée à l’art comme levier de changement social. Elle travaille depuis plusieurs années dans le milieu culturel, ayant entre autres oeuvré pour le Wapikoni Mobile, la TOHU et le Festival TransAmériques. Passionnée de toutes formes d’art, elle s’est également impliquée dans de nombreux projets d’art et de médias communautaires, tant au Québec qu’en Amérique latine. Afin de poursuivre et de perfectionner ses apprentissages sur la diffusion culturelle, elle termine un certificat en muséologie et diffusion de l’art à temps partiel et s’implique comme coordonnatrice pour la revue Ex_situ depuis décembre 2013.

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