Atmospheres of Form: Repenser l’objet

Par Geneviève Marcil

Dans le cadre de l’exposition Atmospheres of Form, les locaux de la galerie Parisian Laundry accueillent une succincte sélection d’œuvres d’Erin Shirreff, Celia Perrin Sidarous, Lucy Skaer, Kelly Jazvac et Rose Marcus. Au premier abord, ce titre laisse présager un formalisme propre à la grande tradition moderniste, une présupposition que le texte de présentation nébuleux n’aide en rien à élucider. Or, au-delà des jeux de matière et de volume, c’est aussi à une exploration des conditions de représentation et de visualité que nous convie la galerie de Saint-Henri.

Atmospheres of Form, vue de l’exposition
Œuvres de Lucy Skaer, Erin Shirreff, Rose Marcus et Kelly Jazvac
Crédits : Parisian Laundry

Conjuguer au passé
Ayant étudié la sculpture mais travaillant également la photographie et la vidéo, la britanno-colombienne Erin Shirreff expose les références historiques qui traversent Atmospheres of Form à travers deux exemples de ses principales séries sculpturales. Alors que Catalogue, 18 parts (2016) évoque le vocabulaire des constructivistes du début du XXe siècle avec son répertoire de formes géométriques élémentaires, il est impossible d’ignorer les rapprochements entre Drop (no. 16) (2015) et les structures en larges tôles d’acier industriel de Richard Serra. Inspirée de retailles de papier agrandies et transformées par le passage au métal robuste[i], la sculpture de Shirreff préserve la fragilité du matériau original : lorsqu’observée de côté, elle dévoile l’équilibre précaire grâce auquel chaque tôle tient en place. De la sorte, l’œuvre de Shirreff problématise d’une part l’héritage historique de la sculpture minimaliste et d’autre part la question de l’objet confronté à sa représentation[ii].

Erin Shirreff, Catalogue, 18 parts, 2016
Crédits: Parisian Laundry

Ce dernier aspect est tout aussi à propos dans les natures mortes photographiques de Celia Perrin Sidarous. À la manière de fragments archéologiques issus d’un passé indéterminé, les objets en demi-lune immortalisés sur la pellicule par la diplômée de Concordia sont difficilement identifiables : comme le souligne habilement le titre accolé à l’une des photographies (Open form, 2016), ceux-ci demeurent alors ouverts à l’interprétation. Notons cependant que, contrairement aux habitudes de l’artiste, les photographies sont ici présentées sans le moindre artifice architectural. Alors que les scénographies révélées par Perrin Sidarous lors de la dernière Biennale de Montréal et lors de son exposition solo chez Parisian Laundry en janvier 2016 sont encore fraîches dans notre mémoire, les prises de vue sont ainsi présentées de façon autonome et privées du dialogue avec l’espace de la galerie.

Aux références mystérieuses de Perrin Sidarous s’oppose l’installation My Terracotta Army, my Red Studio, my Amber Room II (2013), de Lucy Skaer, qui évoque directement la découverte de l’armée en terre cuite de l’empereur Quin. Habituée à l’appropriation de motifs iconographiques puisés à même l’histoire de l’art (Romano Romano Romano 1, 2011 ; The Siege, 2008-9), l’artiste en lice pour le prestigieux prix Turner en 2009 s’inspire cette fois-ci de l’attrait formel des rangs serrés de soldats exhumés pour disposer cinq cent trente pièces de grès sur le plancher et le mur de la galerie. À travers un processus d’abstraction au sens premier du terme, Skaer retient donc la répétition et la matière comme uniques éléments permettant d’associer l’œuvre à son illustre référent et pose le problème de la contingence de la signification amenée par le titre.

Atmospheres of Form, vue de l’exposition
Oeuvres d’Erin Shirreff et Rose Marcus
Crédits : Parisian Laundry

La perception entre les dimensions
Un second axe fondamental dictant l’ensemble de l’exposition concerne les nombreux allers-retours entre la deuxième et la troisième dimension. Chez Shirreff, l’ondulation du papier de l’impression Relief (no. 3) (2015) propulse l’image dans l’espace tridimensionnel, bien que celle-ci demeure prisonnière des limites du cadre. Cette interrogation de la planéité trouve un écho dans les effets optiques des photographies de Rose Marcus. Cette dernière, qui propose l’unique incursion figurative de l’exposition avec ses scènes de la vie new-yorkaise croquées sur le vif, tire profit de l’impression sans encre blanche sur vinyle adhésif pour superposer différentes prises de vue et embrouiller la perception de la profondeur chez le spectateur. Kelly Jazvac exploite à son tour le vinyle adhésif, qu’elle récupère de bannières publicitaires. Au moyen de couches successives, des coutures et des fils laissés apparents, les collages de couleur chair assemblés par Jazvac (Looking at Yourself Looking # 1 et # 2, 2016) s’apparentent à des plis de peau et affichent un déroutant caractère anthropomorphe. Ceux-ci exhalent même une certaine sensualité, non sans rappeler la séduction consumériste associée à leur fonction commerciale originelle[iii].

En se jouant ainsi de la logique de l’image, de l’objet réel, de l’objet perçu et de l’objet simplement évoqué, les pratiques variées et complémentaires des cinq artistes de Atmospheres of Form tissent un réseau de considérations fondamentales de l’histoire de l’art. En cela, elles semblent en outre donner raison à la maxime de Robert Morris selon laquelle « la simplicité de forme ne signifie pas nécessairement simplicité de l’expérience[iv]».

Atmospheres of Form –
Celia Perrin Sidarous, Erin Shirreff, Kelly Jazvac, Lucy Skaer, Rose Marcus

Jusqu’au 6 mai 2017
Parisian Laundry
3550, rue Saint-Antoine O
Station Lionel-Groulx
Mardi – samedi : 12 h à 17 h

En bannière : Atmospheres of Form, vue de l’exposition
Œuvres de Kelly Jazvac, Erin Shirreff, Celia Perrin Sidarous
Crédits : Parisian Laundry


[i]Michael Vass, « Objects + Images: Erin Shirreff and Grey Areas of Representation », Canadian Art, En ligne, 2014, <http://canadianart.ca/features/erin-shirreff-objects-and-image>. Consulté le 13 avril 2017.
[ii]Jenelle Porter, « Equivalents », dans Erin Shirreff, (sous la direction de Pam Hatley), Buffalo, New York, Albright-Knox Art Gallery, 2015, p. 27.
[iii]Stephanie Cormier, « Kelly Jazvac and Kelly Wood », Border Crossings, vol. 32, no 2, 2013, p. 140.
[iv]« Simplicity of shape does not necessarily equate with simplicity of experience.”. Traduction libre.
Robert Morris, « Notes on Sculpture, Part 1 », Continuous Project Altered Daily: The Writings of Robert Morris., Cambridge, Mass.; New York, N.Y., MIT Press ; Solomon R. Guggenheim Museum, 1993, p. 8.

 

GENEVIÈVE MARCIL | RÉDACTRICE WEB

Étudiante à la maîtrise en histoire de l’art, Geneviève se passionne pour les arts visuels et les divers enjeux sociaux que ceux-ci soulèvent. Elle tente de concilier cet intérêt avec son penchant pour les langues étrangères et la traduction en étudiant la scène artistique ouest-allemande des années 1960 dans le cadre de son mémoire. Comme l’atteste son expérience passée en tant que coordonnatrice au sein de l’organisme Art souterrain, voué à l’installation d’œuvres contemporaines dans des lieux publics de la métropole, elle s’intéresse également à la scène culturelle montréalaise et à son rayonnement dans une visée démocratique.

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