Guillaume Adjutor Provost à Diagonale : Matérialisation potentielle d’une nuit magique

Les nuits à Montréal sont le substrat du développement de diverses formes de création et ce, pour dissemblables artistes, d’hier à aujourd’hui. Des endroits nocturnes considérablement fréquentés et d’un moment à l’autre malencontreusement fermés — mais d’une grande influence — ont permis à des figures artistiques majeures de se côtoyer, et d’y élaborer dans une filiation commune des manifestations partagées. Néanmoins, en raison d’un important manque de documentation, la mémoire de ces lieux ne parvient à subsister que grâce à quelques écrits littéraires éloquents, chansons ou poèmes.

En ce sens, l’exposition Matériellement rien, potentiellement tout s’appréhende comme la transposition matérielle d’un acte de mémoire afin de reformuler tangiblement l’histoire oubliée — ou négligée — du mythique club montréalais Nuit Magique, à même le centre d’artistes Diagonale. Du 28 avril au 10 juin 2017, les quelques années d’ouverture du lieu dans le Vieux-Port de Montréal, de 1976 à 1983, sont relatées et suggérées au moyen d’une proposition énigmatique de Guillaume Adjutor Provost.

Le projet de l’artiste s’amorce avec la découverte du recueil de poèmes Midnight Magic (1981) — Nuit Magique —, de Spiros Zafiris, dans lequel il met en scène ce lieu fréquenté par les artistes, chanteurs, écrivains ou poètes d’autrefois, et notamment Leonard Cohen. En associant ce dernier recueil aux textes du poète Henry Moscovitch et de Cohen, Adjutor Provost en déduit l’éminente influence qu’a eue le refuge Nuit Magique sur l’inconscient collectif. D’ailleurs, la chanson Moondance, de Van Morrison, inspira le défunt propriétaire du club, Robert Di Salvio, à l’instauration de ce « théâtre du réel [i]».

De la sorte, un cadre référentiel est construit à partir de déductions et se manifeste tel un matérialisme conceptuel : « À s’avoir que l’approche conceptuelle est supportée par une résolution qui, elle, est bien physique [ii]. » En effet, Matériellement rien, potentiellement tout, titre provenant d’une citation de Robert Di Salvio — « Materially nothing, potentially everything » — se saisi par dissemblables itérations matérielles qui réfère à un historique anecdotique.

The poetry, the text, was humans (2017)
Crédit : Guy L’Heureux

Dans l’espace, les œuvres se retrouvent par bribes, tels des mots dispersés çà et là sur une page blanche. Les éléments sont potentiellement tout. Ils s’appréhendent comme un langage formel, propre à l’artiste, et décrivent matériellement, mais également idéologiquement, un récit altéré, celui du Nuit Magique et ses fréquentations quasi iconiques. Dans un contexte où Adjutor Provost oscille entre le rôle d’artiste et celui du commissaire, la relation entre les œuvres et l’espace est indéniablement inhérente.

Moondance (2017) et All at Once (L.C.) (2017)
Crédit : Guy L’Heureux

L’expographie s’amorce avec Moondance (2017), des suspensions de sphères fragmentées aux allures lunaires qui surplombent les lieux. Au centre de l’espace, Salon privé (2017), une table sur laquelle une série d’une douzaine de pipes quelque peu altérées nichent sur des chaussettes disparates. La périphérie inouïe de celle-ci par les deux angles entrelacés reprend formellement le conjunctio spirituum, une représentation symbolisant la réunion des principes masculins et féminins, que Leonard Cohen a emprunté au livre Psychology and Alchemy (1853) de C.G. Jung pour la couverture de son propre livre Death of Lady’s Man (1978). À proximité, The poetry, the texte, was humans (2017), un banc d’acier, sur lequel repose l’ouvrage Death of Lady’s Man dans un plexiglas coloré. Un vêtement parsemé de menues créatures de plumes qui s’apparentent à des moustiques, quoiqu’un brin oniriques, y est également déposé. Aux murs, My Poems (H.M.), From the West Corner (S.Z.), I Lost my Pad (H.M.) et All at Once (L.C.) (2017), d’éloquentes œuvres de papier qui réfèrent à des parcelles de textes poétiques de Cohen, Moscovitch ou encore Spiros. Les passages sélectionnés renvoient essentiellement au Nuit Magique. L’utilisation de latex, graphite et pigment d’un jaune vif ou de teintes monochromes en superpositions, procure une écriture nébuleuse aux différents niveaux de réverbérations. Elle se profile dans des reflets de surfaces à la fois spéculaires et opaques « où l’acte d’écrire prévaut sur la lisibilité [iii] ». Enfin, la pièce Night Magic (1985-2017), un pan de Spandex en forme de chandail laisse entrevoir en transparence une affiche, une facture et un vinyle directement issus des années 1980.

Vue partielle de l’œuvre Salon privé (2017).
Crédit : Guy L’Heureux

Somme toute, la poésie conceptuelle de Guillaume Adjutor Provost offre des indices commémoratifs potentiels par la matérialisation d’un lieu historique, relié à l’effervescence nocturne de la métropole et ses oiseaux de nuit — artistes, chanteurs, écrivains ou poètes.

Matériellement rien, potentiellement tout
Du 28 avril au 10 juin
Diagonale
5455, avenue de Gaspé, espace 110
Métro Rosemont ou Laurier
Mardi – samedi de 12 h à 17 h

En bannière: Vue partielle de l’exposition Matériellement rien, potentiellement tout, de Guillaume Adjutor Provost à Diagonale. Crédit : Guy L’Heureux


[i]http://guillaumeadjutorprovost.com/index.php/project/materiellement-rien-potentiellement-tout/
[ii]Ibid.
[iii]Ibid.

 

JEAN-MICHEL QUIRION | RÉDACTEUR WEB

Jean-Michel Quirion est titulaire d’un baccalauréat en arts et design avec mineure en muséologie à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). À présent candidat à la maîtrise en muséologie à l’UQO, ses études interrogent l’art performatif au sein des collections muséales. Son projet de recherche porte sur l’élaboration d’une typologie de procédés de diffusion d’œuvres performatives muséalisées, à travers diverses études de cas issues du Museum of Modern Art (MoMA) de New York et de la Tate Modern de Londres. Une résidence de recherche en octobre 2016 à même les archives du MoMA émane de cette analyse. En plus d’être assistant de recherche au deuxième cycle, Jean-Michel s’engage activement dans la communauté artistique de la région de Gatineau-Ottawa. Il travaille actuellement au centre d’exposition Art-Image, ainsi qu’à la Galerie UQO à titre d’assistant à la direction. En 2016, il occupe le poste de chargé de projet pour PRÉSENCES, une exposition extérieure dans le cadre des célébrations du trentième anniversaire du centre de production DAÏMÔN. Enfin, du côté de Montréal, il écrit pour The Belgo Report et Ex_situ, puis s’implique au sein du groupe de recherche CIÉCO qui interroge l’impératif évènementiel des collections muséales.

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