Le Tibet et les Premières Nations partagent leurs savoirs : chants, danses, musique et vidéo

Par Maude Darsigny-Trépanier

La coopérative de solidarité de Centre-Sud Le Milieu organisait le 3 juin dernier un évènement de partage des savoirs autochtones. Plusieurs activités dont un marché d’artisanat, une dégustation de nourriture tibétaine et un spectacle multidisciplinaire ponctuaient le minifestival alliant des artistes autochtones et tibétains.

C’est à l’Écomusée du fier monde, musée de l’histoire populaire montréalaise situé en territoire kanien’kehá:ka non cédé qu’ont pris place échanges et partages de savoirs. Situé sur la rue Amherst – nommée en l’honneur du tristement célèbre officier britannique qui distribua des couvertures contaminées par le virus de la variole aux autochtones dans le but de les exterminer – l’ancien bain public a été le théâtre d’une soirée axée sur le partage des traditions et la reconnaissance de l’Autre.

L’importance de la tradition orale comme vecteur de passation des cultures
Le groupe de tambour Buffalo Hat Singers a ouvert la soirée avec un chant traditionnel. Originaires d’un peu partout à travers le Canada, les membres du quintette masculin parcourent les routes des pow-wow durant la saison estivale. L’écho des voix à l’unisson ainsi que le tambour ont résonné durant quelques minutes, amplifiés par l’architecture typique des anciens bains public montréalais. La scène se trouve dans ce qui fut autrefois la piscine ce qui permet aux visiteurs de prendre place tout autour. Par la suite était présentée la vidéo IKWÉ (2009) de l’artiste pluridisciplinaire algonquine Caroline Monnet. Réalisé à Winnipeg, IKWÉ traite de la passation des traditions entre les femmes. Tournée en français et en cri, sous-titrée en anglais, la vidéo expérimentale évoque le personnage de la grand-mère, incarné par la lune, qui dicte ses enseignements à la plus jeune génération, incarnée par Monnet elle-même. IKWÉ expose l’importance de la prise de conscience de l’histoire collective et de la tradition orale.

IKWÉ, Caroline Monnet, Video (français et cri avec sous-titres en anglais), 4 min 45 s, 2009
Gracieuseté de l’artiste

Une des vidéos présentées était celle de l’artiste mohawk Skawennati. La série TimeTraveller™, réalisée avec la collaboration de l’AbTech (Aboriginal Territory in Cyberspace), est un projet de neuf épisodes, d’environ 10 minutes chacun, se déroulant dans l’univers cybernétique du jeu Second Life. La figure principale de l’épisode 4 – présenté à l’Écomusée – est une jeune femme mohawk qui visite pour la première fois l’église de Kahnawake et qui honore sainte Katerie Tekakwitha (Lily of the Mohawks) pour un cours d’histoire de l’art. Le travail de Skawennati avec cette série de vidéos montre la présence autochtone sur le territoire et aussi dans l’espace globalisant de l’Internet. Skawennati s’approprie le Web et propose des réflexions sur le passé historique colonial à travers un regard construit dans un futur rapproché où elle fait dialoguer des personnages à propos de l’histoire autochtone : « Do you know my grandmother told me that at one time her grandmother told her the pow-wow was outlawed. They didn’t want us to get together in public! They didn’t want us to get together beacause we would talk… We would plan… So what did we do? We got together in private[i]. » Elle y projette également une réappropriation de l’espace futur en présentant des cultures autochtones vivantes et dynamiques qui cherchent à déconstruire le paradigme de la « Vanishing Race » instauré au 19e siècle par les ethnologues et popularisé par le photographe Edward S. Curtis. En se réappropriant ainsi une temporalité à venir, Skawennati déconstruit cette idéologie raciste qui refusait l’adaptation au peuple autochtone pour faciliter le colonialisme; or ces populations et les plus jeunes générations vivent aujourd’hui un regain d’intérêt pour le traditionalisme.

Skawennati, TimeTraveller™, épisode 4
Gracieuseté de l’artiste

Performer son identité par la danse
L’Institut tibétain des arts du spectacle (ITAS) cherche à conserver et à faire découvrir la culture tibétaine et comporte plusieurs institutions satellites qui représente la diaspora. Quatre des membres de l’ITAS montréalais, Phurbu Tsering Risnewa, Tsering Chokey Risnewa, Yanchen lhamo et Tashi Risnewa, sont venu performer danses, chants et musiques traditionnelles tibétaines. Trois des femmes du groupe qui sont fille, mère et tante, ont performé à deux reprises, alliant la danse, le chant, les tambours et les jeux de pieds au son d’un instrument s’apparentant à un xylophone.

ITAS, 3 juin 2017
Crédit photo : Maude Darsigny-Trépanier

Deux performances de danses de pow-wow ont également été performées au son des tambours du groupe Buffalo Hat Singers. D’abord la danse du châle a été interprétée par le trio composé de Ivanie Aubin-Malo (Malécite), de Barbara Kaneratonni et de sa fille Emily (toutes deux Mohawks). Arborant leurs régalia colorés, les trois femmes avaient sur leurs épaules des châles perlés et tressés de longs rubans de soie colorés, flottant autour des artistes lors de leurs performances. La danse symbolise l’émergence hors du cocon, puis l’envolée d’un papillon. La danse du châle s’est vue être réappropriée par les femmes, car elle était, jusque dans les années 1950, réservée aux hommes. Il s’agit de la plus récente des danses à être performée dans le contexte particulier des pow-wow[ii]. Le duo mère et fille a également performé la danse des cerceaux, toujours avec les chants des Buffalo Hat Singers, manipulant plusieurs cerceaux et créant ainsi diverses formes dans l’espace. Le duo a su réinventer certains mouvements, donnant naissance momentanément à un canot avec les deux femmes à son bord.

Ivanie Aubin-Malo, Barbara Kaneratonni Diabo et Emily Kahente Diabo , 3 juin 2017
Crédit Photo : Maude Darsigny-Trépanier

Il est impossible de passer sous silence la grande danse finale où les artistes ont invité tous les spectateurs à prendre place sur scène et à se prendre par la main pour performer une danse, en cercle, au son du tambour. Ce rituel de clôture a donné lieu à plusieurs échanges entre les participants, à l’instar de l’échange qui semblait s’opérer entre les artistes autochtones et tibétains tout au long de la soirée.

En bannière: Barbara Kaneratonni Diabo et de sa fille Emily Kahente Diabo, Écomusée du fier monde, Montréal, 3 juin 2017
Crédit Photo : Maude Darsigny-Trépanier


[i]Skawennati, TimeTraveller™, épisode 4.
[ii]Jeanine Belgodère, «Tradition et évolution dans l’art du Powwow contemporain», Médiums et identité amérindienne, Vol. 2, n°6, 2004, p. 31 à 46.

 

MAUDE DARSIGNY-TRÉPANIER | RÉDACTRICE WEB

Maude a obtenu un baccalauréat en histoire de l’art à l’UQAM et y poursuit sa scolarisation au deuxième cycle. Actuellement, elle est en période de rédaction pour son projet de maîtrise qui porte sur la réappropriation comme geste politique dans l’œuvre de Nadia Myre. Maude cultive un grand intérêt pour les pratiques artistiques politiques et engagées. Son coup de cœur pour les pratiques d’artistes autochtones est né à la vue de l’œuvre Fringe de Rebecca Belmore lors d’un cours universitaire. Employée de l’UQAM depuis 2017, elle travaille comme assistante de recherche auprès de Dominic Hardy. Elle est également bénévole depuis 2 ans à la Foire du papier et se joint à l’équipe de la revue Ex_situ à titre de rédactrice web à l’hiver 2017.

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