Entre le soi et l’autre : la figure du « je » dans l’identité collective

Par Charlie Carroll-Beauchamp

La représentation humaine, dont le genre du portrait, date des plus anciennes civilisations. D’un autre côté, à l’époque de la Renaissance, on assiste par le développement de l’individualisme en Europe occidentale à l’apparition de la signature des peintres sur leurs œuvres. Cette démarche permet ainsi de personnifier le génie créateur, de lui donner une identité individuelle. Il y a donc, à partir de ce moment, une césure avec les créateurs du Moyen Âge qui, tels des constructeurs de cathédrale, ont toujours créé dans l’anonymat le plus complet. Bien que l’aspect subjectif de la représentation humaine, par la personnalisation des traits et des attributs, existe bien avant cette époque, on observe par la montée de l’individualisme et de l’intellectualisme l’importance apportée à la subjectivité artistique du créateur lui-même. En effet, celle-ci vient renforcer la relation perceptuelle entre le sujet qui représente et le sujet représenté, créant ainsi une dynamique unique entre le soi et l’autre. Mais quelle est la condition de l’autre au regard de soi ? C’est à travers cette question que la conservatrice Marie-Ève Beaupré rassemble des œuvres de la collection du Musée d’art contemporain de Montréal pour créer l’exposition Entre le soi et l’autre.

Entre le soi et l’autre fait partie du cycle d’expositions évolutif intitulé Tableau(x) d’une exposition, développé à partir des œuvres de la collection du musée. Ce dernier comprend quatre expositions distinctes ; Car le temps est la plus longue distance entre deux endroits (finie d’être exposée depuis le 30 avril), Entre le soi et l’autre (jusqu’au 20 août 2017), Terre des femmes (jusqu’au 19 novembre 2017) et L’état du monde (jusqu’au 19 novembre 2017). L’objectif de ce cycle d’expositions vise à mettre en relation les différentes acquisitions du musée dans une hétérogénéité des styles, de la provenance et des époques de création, tout en apportant une réflexion sur un propos commun. Dans Entre le soi et l’autre, toutes les œuvres exposées s’orientent autour du thème universel de l’image de soi, de la figure identitaire et de l’influence considérable du contexte socioculturel d’une personne, dans son rapport à soi et aux autres. Le thème de la mise en scène du soi, symptomatique de l’ère actuelle, entre autres, par l’entremise des réseaux sociaux, est également abordé dans l’exposition. La mise en scène du soi est d’ailleurs caractéristique d’une époque de l’histoire de l’art, soit à partir des années 1970. Les artistes y jouent beaucoup avec l’autoreprésentation de soi, réitérant ainsi l’importance contextuelle et conceptuelle de la catégorisation des individus en société, et questionnant par le fait même la place de l’artiste et son rôle dans la collectivité.

On retrouve dans l’exposition plusieurs artistes contemporains qui ont exploré la représentation du « je » dans sa pluralité à travers différents médiums tels la peinture, la sculpture, l’installation vidéo ou encore le dessin. C’est le cas, entre autres, de Raphaëlle de Groot, Shary Boyle, David Altmejd, Tony Oursler et Jon Rafman.

Raphaëlle de Groot, Tous ces visages (vue d’installation), 2007-2008
Photo : Richard-Max Tremblay
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Raphaëlle de Groot, Tous ces visages, 2007-2008
L’installation de l’artiste québécoise Raphaëlle de Groot intitulée Tous ces visages rassemble une série de 12 dessins, ainsi que des éléments provenant de deux projets antérieurs; Il volto interiore (2007) et Portraits de clients (2007). On y retrouve des masques, des photos Polaroid, des textes, une vidéo, ainsi qu’une trame sonore. Fait intéressant par rapport à la mise en place du dispositif vidéo et sonore de l’installation; on ne peut avoir accès aux deux simultanément. En effet, la vidéo dans laquelle on voit la création des masques (l’artiste se couvre le visage d’une feuille de papier blanc et le participant lui décrit un visage qu’elle doit dessiner à l’aveugle, selon les indications verbales qui lui sont fournies[i]) se trouve à une distance considérable des écouteurs qui y sont rattachés. Voilà donc qu’il est physiquement impossible pour le spectateur de regarder la vidéo tout en ayant accès à son contenu audio. Une séparation des sens à même l’expérience de l’œuvre s’effectue donc, rappelant ainsi d’une certaine manière l’absence de la vue dans le processus de création, mettant l’accent sur l’aspect verbal de l’échange.

Tony Oursler, I Can’t Hear You (Autochthonous), 1995
Photo : Richard-Max Tremblay
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

Tony Oursler, I Can’t Hear You (Autochthonous), 1995
L’artiste new-yorkais Tony Oursler présente une installation vidéo dans laquelle les deux personnages semblent pris au piège d’une projection en boucle. La forme vidéo, qui projette leur visage, est continuellement en mouvance, réitérant des émotions de malaise, d’angoisse ou encore de frustration, et est appuyée par une bande sonore dans laquelle les dialogues se veulent incompréhensibles. Cette installation nous renvoie au drame de la condition humaine. Une sensation d’angoisse se fait sentir par l’entremise du dispositif de deux corps immobiles, l’un à côté de l’autre, mais dont la communication visuelle et verbale s’avère complexe, voir impossible. Cette œuvre peut ainsi faire réfléchir sur de quelle manière, dans la relation entre soi et l’autre, on peut être à la fois tellement près physiquement, et pourtant tellement loin.

David Altmejd, Le Berger, 2008
Photo : Richard-Max Tremblay
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal

David Altmejd, Le Berger, 2008
Trois œuvres de la collection du musée crées par l’artiste québécois David Altmejd sont présentes dans l’exposition. On retrouve tout d’abord deux têtes posées à l’envers, chacune présentée sur un socle, avec des traits faciaux sculptés pour une tête placée à l’endroit. Ces œuvres, intitulées Untitled et datant de 2012, démontrent bien l’intérêt de l’artiste pour l’esthétique de l’étrange et le caractère parfois repoussant de certains personnages.

La troisième œuvre est une sculpture de grand format intitulée Le Berger, datant de 2008. Ici, l’artiste joue avec les pleins et les vides en intégrant à la sculpture toutes sortes de matériaux divers. L’artiste a sculpté un grand trou au centre du visage de ce géant hybride. À maintes reprises, David Altmejd crée des sculptures en y laissant au centre du visage un grand vide, sorte de trou noir. C’est en effaçant volontairement les traits du visage de ses sculptures que l’artiste démontre l’aspect fluide et pluriel du soi. Un trou béant où la représentation du sujet se crée dans l’œil du spectateur.

Entre le soi et l’autre se veut une exposition qui permet de voir les acquisitions du musée ainsi qu’un éventail de pratiques artistiques toutes plus singulières et riches les unes que les autres, tant dans leur unicité que dans leur tout. Ces œuvres se joignent ici dans un même espace pour créer un dialogue et une réflexion sur la relation entre le soi et l’autre.

Références :

David LeBreton (1990). Anthropologie du corps et modernité, Paris, Presses Universitaires de France.
De Groot, Raphaëlle (2016). Raphaëlle de Groot – artiste en arts visuels. En ligne. <http://www.raphaelledegroot.net&gt;. Consulté le 6 juillet 2017.

Tableau(x) d’une exposition : Entre le soi et l’autre
Jusqu’au 20 août 2017
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest (coin Jeanne-Mance)
Métro Place-des-Arts
Mardi : de 11 h à 18 h
Mercredi, jeudi, vendredi : de 11 h à 21 h
Samedi, dimanche : de 10 h à 18 h

Image en bannière: David Altmejd, Untitled, 2012
Photo: Guy L’Heureux
Crédits : Musée d’art contemporain de Montréal


[i] Mon visage disparaît sous une feuille de papier blanc que je modèle à partir de tes indications. Apparaît alors peu à peu la forme d’un visage, celui que tu souhaites rappeler à tes yeux, à ta pensée. Derrière ce masque, ma vue se tourne vers l’intérieur. Toute ta présence me parle. Parce que je ne vois pas, je t’entends. J’entends ton regard travailler, et ta mémoire ». Description de Raphaëlle de Groot.
Josée Bélisle, Paulette Gagnon, Mark Lanctôt et al., La Triennale québécoise 2008. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.,Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, 2008, p.88.)

 

CHARLIE CARROLL-BEAUCHAMP | RÉDACTRICE WEB

Charlie est titulaire d’un baccalauréat en histoire de l’art de l’Université de Montréal et présentement candidate à la maîtrise en histoire de l’art à l’UQÀM. À travers ses recherches, elle s’intéresse à l’hégémonie de la vue présente dans les arts visuels, son influence dans l’écriture de l’histoire de l’art, ainsi qu’aux alternatives polysensorielles proposées par certain(e) s artistes contemporains. Son étude de cas porte sur la pratique de l’aveuglement volontaire chez l’artiste québécoise d’art actuel Raphaëlle de Groot. Guide et ambassadrice durant l’édition 2017 du Festival d’art contemporain Art Souterrain, son attrait pour l’éducation l’a pousse à vouloir transmettre sa passion par une approche pédagogique et médiatrice de l’art. Elle affectionne particulièrement le contact avec les gens, ainsi que la possibilité d’échanger et de communiquer sur les diverses pratiques artistiques.

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