« Tihchinâkin » : Compte-rendu de Mousse par Skeena Reece

Par Maude Darsigny-Trépanier

Dans le cadre du festival POP Montréal, le centre d’artistes OBORO organisait un double vernissage pour les projets Wishes / Souhaits de Dayna Danger et Émilie Monnet, et Mousse de Skeena Reece. Cette artiste a également offert une performance dans la chaleur caniculaire de l’espace de création situé sur le Plateau Mont-Royal. Pour toute l’année, la programmation d’OBORO affiche uniquement des artistes autochtones. À ce propos, une cérémonie de reconnaissance du territoire Kanien’kehá:ka à été prononcée par l’artiste Skawennati, qui siège sur le conseil d’administration d’OBORO. Voici le second texte de la série de deux à propos de cette double exposition.

Les murs blancs de l’entrée de la salle ont aujourd’hui été trafiqués en canevas vierges pour laisser libre cours à l’imagination des petits et grands enfants. À la demande de Reece, l’emplacement de jeux pour les enfants a investi son espace d’exposition. Les crayons de cires multicolores déposés sur la table permettent aux visiteurs de laisser une marque, un mot, une pensée sur le mur. L’installation Moss Bag (2017) représente un « Tihchinâkin » (porte-bébé/ᑎᐦᑎᓈᑲᓐ) traditionnel cri qui sert à emmailloter les nouveaux nés durant les premiers mois de leur vie. Glissé dans un sac rempli de mousse, l’enfant demeure au chaud et au sec. Ce type de porte-bébé était traditionnellement conçu pour permettre aux femmes d’effectuer leurs tâches tout en gardant auprès d’elles leur enfant. Soutenus par une planche de bois, les nourrissons pouvaient être placés de manière verticale et ainsi avoir une vue sur le monde à partir d’un endroit sécurisant. Reece reproduit ce savoir-faire, mais, cette fois-ci, dans un format démesuré : le porte-bébé devient un porte-adulte. Métaphoriquement, Reece crée un safe space où les lourdes cicatrices du passé colonial sont traitées. Moss Bag évoque non seulement la guérison, mais aussi l’importance accordée au fait que les générations futures ne vivent plus ces violences systémiques du système colonial de la même façon.

Skeena Reece, Un-Entitlement, # 1-4 (série), 2017 et Skeena Reece, Moss Bag, 2017
Crédits : Maude Darsigny-Trépanier

Sur la peau
La série de quatre montages des photographies Un-Entitlement, # 1-4 (2017) est réalisée à partir du travail de l’artiste kwakwaka’wakw Gord Hill. Les dessins de Hill représentent une vision décolonisante de l’histoire. Il s’agit de déconstruire l’histoire coloniale pour y présenter un récit à plusieurs voix plus axé sur le point de vue autochtone. Ces images fortes, Reece se les tatoues numériquement sur le corps. Les quatre plaques d’aluminium représentent des clichés en objectif macro de parties du corps de l’artiste sur lesquelles elle superpose numériquement les dessins de Hill : « Peu de représentations historiques m’intéressent, alors j’ai créé les miennes. Un rappel que nous travaillons encore et toujours sur nous-mêmes[i]. » En effet, la série Un-Entitlement, # 1-4 propose un regard décolonisant sur l’histoire des premiers contacts entre les conquistadors et les autochtones d’Amérique du Sud et l’histoire très récente des relations entre autochtones et allochtones. Par exemple, la célèbre photographie de presse de Shaney Komulainen, qui est devenue l’emblème de la crise d’Oka, y est d’ailleurs représentée par Hill. L’image forte où l’on voit un Warrior ojibwé faire face à un jeune soldat de l’armée canadienne est l’un des sujets de ces figurations.

La vidéo Touch Me (2013) propose un regard intime sur la perte de contact. L’œuvre (visible en bannière) évoque tristement les pensionnats et l’importance des cicatrices laissées sur d’anciens résidents de ces lieux. En les privant de contacts physiques entre eux, de leur langue, de leurs familles, cet élément du système colonial avait pour but de détruire la culture des jeunes autochtones. Enveloppée d’un drap blanc de mousseline, sa collègue et amie Sandra Semchuk prend place dans une baignoire de métal gris. Reece s’assoit à ses côtés et entreprend délicatement de la laver. Doucement, ses gestes causent un ruissèlement qui résonne dans la pièce. Les deux femmes pleurent silencieusement et plus tard elles sourient. Touch Me propose un regard sur les contacts, les rencontres entre deux êtres. On peut y voir un processus de guérison, mais surtout de connexion profonde entre les deux amies : « En pleurant ensemble, les deux femmes — et les spectateurs — accèdent à une essence, un relâchement de traumatismes et une reconnaissance qui se transforme en action, puis en mouvement[ii]. »

Performer la figure du trickster

Skeena Reece performe régulièrement la figure humoristique du trickster. Personnage mythique dans certaines culture autochtones, le trickster est un joueur de tour qui peut changer son identité et est souvent invoqué afin d’inculquer certaines leçons. Certains artistes contemporains actualisent cette figure en la chargeant parfois d’un sens politique. Notamment reconnue pour avoir été en couverture de l’exposition Beat Nation au Musée d’art contemporain de Montréal, Reece récidive dans cette exposition avec la performance-installation The Time it Takes (2017). Une cape faite de filet de pêche, ornée de fourrure au pourtour du capuchon, est déposée délicatement sur un mannequin. Le filet s’étend au sol tel une robe de marié. C’est un des habits que Reece a porté, lors de sa performance le soir du vernissage, le 16 septembre dernier.

Skeena Reece, The Time it Takes, 2017, installation
Crédits: Maude Darsigny-Trépanier

S’arrêtant devant chaque personne présente pour leur demander leur nom, Reece établit alors un contact personnalisé avec l’audience. Elle traite ensuite, durant sa performance, un peu comme dans Touch Me, du désir de notre capacité à aimer : « You can never take away someone’s ability to love. Don’t give up on us. We have every reason to give up on you and we haven’t ». Reece traite ensuite de plusieurs sujets, tels l’amour et les contacts que l’on entretient les uns avec les autres. Elle demande au public de dire « Je t’aime » à quelqu’un assis à leur côté puis de réitérer l’action envers une personne inconnue. La performance se termine sur une blague de l’artiste à propos de l’application de rencontre Tinder, qui, aussi, incite aux rapprochements entre humains.

Skeena Reece, The Time it Takes, performance à OBORO le 16 septembre 2017
Crédits : Romain Guilbault

Mousse
Jusqu’au 21 octobre
OBORO
4001, rue Berri, local 301
Métro Sherbrooke
Du mardi au samedi : 12 h à 17 h

En bannière: Skeena Reece, Touch Me, 2013, installation vidéo
Crédits : Maude Darsigny-Trépanier


[i] Oboro4001, « « Série Un-Entitlement, # 2 » (2017) impressions numériques montées sur cadres d’aluminium » dans Instagram, 5 octobre 2017. En ligne. < https://www.instagram.com/p/BZ3rYJ2BEYB/ >. Consulté le 10 octobre 2017.
[ii] Dana Claxton, Embellie autochtone : l’art de Skeena Reece (catalogue d’exposition), Montréal, OBORO, 2017, p. 1.

 

MAUDE DARSIGNY-TRÉPANIER | RÉDACTRICE WEB

Maude a obtenu un baccalauréat en histoire de l’art à l’UQAM et y poursuit sa scolarisation au deuxième cycle. Actuellement, elle est en période de rédaction pour son projet de maîtrise qui porte sur la réappropriation comme geste politique dans l’œuvre de Nadia Myre. Maude cultive un grand intérêt pour les pratiques artistiques politiques et engagées. Son coup de cœur pour les pratiques d’artistes autochtones est né à la vue de l’œuvre Fringe de Rebecca Belmore lors d’un cours universitaire. Employée de l’UQAM depuis 2017, elle travaille comme assistante de recherche auprès de Dominic Hardy. Elle est également bénévole depuis 2 ans à la Foire du papier et se joint à l’équipe de la revue Ex_situ à titre de rédactrice web à l’hiver 2017.

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